La VERITE


1. La Vérité, « moteur immobile » de tout vrai changement humain
2. Veritas est adaequatio rei et intellectus.
2.1 La vérité comme « correspondance » purement formelle
2.2 La vérité comme « ce qui concorde »
2.3 La vérité comme puissance cosmique
2.4 Être la Vérité
3.La vérité/concordance comme fidélité/fiabilité : le serment
3.1 La Foi dans la Vérité comme « Postulat de la Raison Spéculative » : credo ut intelligam.





1. La Vérité, « moteur immobile » de tout vrai changement humain

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Fig.1 (a) L’avocat Mohandas Karamchand Gandhi en 1894 (b) le mahatma Gandhi en 1944

En sanscrit, la vérité se dit Satya : un mot qui indique aussi le « deuxième commandement » des dix qui composent la Loi hindou du Yoga (le yama-nyama), et que l’on peut traduire avec le devoir de « véracité » , l’obligation négative de ne pas mentir, mais encore mieux avec celle, bien positive, de la rechercher et de la poursuivre , afin de donner un témoignage vivant et agissant de ce qui « est », réellement et solidement (la racine indoeuropéenne « sat » est celle du verbe être) au-delà de toute, contingence, de toute changeante apparence, de toute tromperie et de toute vanité, et donc aussi de toute tentative – violente et mensongère – d’en étouffer la voix. C’est de cette vérité, à la fois stable « comme les collines » – disait Gandhi – et par là même terriblement bouleversante, que nous parle son texte du 1920 (T86) concernant le « satyagraha », et qui évoque justement l’inimaginable révolution que la vie de son auteur – et par conséquent celle de toute sa nation – ont dû subir lorsque le devoir du satya s’est imposé à son esprit, sans jamais plus lâcher prise. Dans ce texte, Gandhi fait aussi référence à deux autres « combattants de la Vérité » : d’un coté Daniel, le prophète biblique qui, en exile à Babylone après la déportation de tout son peuple par la main du roi Nabucodonosor II (597 av.J.C), s’était refusé d’obéir à la loi lui interdisant de vénérer son dieu, et qui pour cette raison avait été jeté dans la fosse aux lions [Fig.2(a)]…

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Fig.2 (a) Daniel dans la fosse aux lions (Rubens 1615) ; (b) La mort de Socrate (J.L.David 1787)

… et de l’autre Socrate, le « prophète » d’Apollon T15) qui, comme nous le savons déjà, avait pareillement résisté à l’injonction formelle de ne pas s’occuper – selon ce que Dieu et sa conscience lui ordonnaient de faire – de l’éducation de jeunes athéniens, et qui pour cette raison avait été jeté en prison et exécuté [Fig.2(b)].

Cette double référence nous intéresse très particulièrement, car non seulement en elle est contenu en germe pratiquement tout le programme que nous aurons à affronter cette année, mais pour le parallélisme historique que Gandhi met de la sorte en lumière : celle de Daniel et celle de Socrate étant deux formes de résistance tirant leur force, en dernière analyse (et comme nous le verrons bientôt à propos de la naissance, chez les grecs, des sciences démonstratives), de l’opposition à un seul et même ennemi, l’Empire des Perses, destiné de sa part, de même que l’Empire anglais dans le cas de Gandhi (et à la différence de la Bible, les Dialogues de Platon, et le Bagavadgita) à une rapide et inexorable dissolution.

Pour l’instant toutefois, concentrons-nous sur cette ultérieure – et très cohérente – apparition de Sa Majesté la Vérité, que nous venons juste de laisser en train de bouleverser totalement la vie du jeune Descartes (et par là même, dans ce cas aussi, de toute sa nation) bien décidé – en son nom et au nom de la Liberté qu’elle concède toujours comme récompense immédiate aux défenseurs de sa cause – … à ne plus accepter le colonialisme mental que ses « tuteurs » voulaient lui imposer.

Nous commençons donc par établir deux circonstances qui très intimement caractérisent l’essence même de la Vérité, ainsi que sa phénoménologie, c'est-à-dire la façon dont elle se manifeste à notre esprit: (1) l’existence d’une Vérité nécessaire et irrénonçable nous est révélée par le Faux qui nous submerge ; (2) l’expression éminente d’une telle Vérité absolue, immobile et inébranlable, qui brille là haut, au delà d’un monde instable et trompeur, est dans irrésistible son pouvoir de tout bousculer et tout bouleverser dans la vie de l’homme qui en entend l’appel.

(1) De fait la Vérité ne se présente comme une question d’importance primordiale et incontournable pour la vie humaine, que lorsque, le moment venu, notre conscience se retrouve tragiquement éblouie par son absence, et que l’individu qui vit l’événement dramatique de se sentir vidé de toute authenticité et entouré par une marée montante de Faux et d’idoles inconsistants, décide de se jeter du bateau et de se lancer, coûte que coûte, à sa recherche. En d’autres mots, lorsqu’elle se manifeste dans notre vie, la Vérité nous dévoile tout d’abord que jusqu’à ce moment nous vivions immergés, sans le savoir – mais d’une façon où d’une autre en en ayant un soupçon sourd et silencieux – dans un monde d’illusions, de duperies et de mensonges. Les routes de la pensée, de l’art, de la religion… régurgitent de témoignages en ce sens : tous les grands esprits qui ont laissé leur marque dans l’histoire de l’humanité sont passés par cette expérience/limite – qui décide toujours et sans retour entre un avant et un après – et nous l’ont racontée en donnant libre cours à leur créativité imaginative.

Chez Platon , cette « marée montante » du Faux qui, le moment de sa révélation venu, dirige notre regard et notre espérance de presque-naufragés vers l’étoile du Vrai, prend l’image célèbre de la Caverne du Livre VII de la République: un cachot souterrain où nous nous trouvons enchaînés depuis toujours, et d’où nous devrons tôt ou tard sortir vers la surface du monde – en arpentant le chemin d’une longue et pénible ascension guidée par la Philosophe et les philosophes qui à leur tour seront descendus vers nous à ce but – si nous voulons atteindre, un jour, le Soleil du Vrai.

• Dans l’imagination de Descartes cette même prison mentale qui nous enferme depuis notre première enfance (T87[1]) devient l’espace angoissant d’un cauchemar où nous aurait enchaîné le diable en personne (le « mauvais génie » en T87[2]), et d’où nous craignons plus que toute autre chose d’être réveillés (T87[3]).

• Chez Nietzsche – oracle « rieur » autoproclamé du désespoir contemporain (« Cette couronne du rieur, cette couronne de roses: c'est moi-même qui me la suis posé sur la tête, j'ai canonisé moi-même mon rire !... » (T88[3]) qui se donne la tâche platonicienne de descendre dans la Caverne de ses semblables pour leur apporter le Soleil de la Vérité (T88[1])– ce même dévoilement du Faux qui nous submerge acquiert des tonalités apocalyptiques [apo=de-, kalyptein=voiler] et, dans son cas aussi, explicitement prophétiques. Son choix toutefois est de voir dans cette action éducatrice (« Voici! Je suis dégoûté de ma sagesse, comme l'abeille qui a amassé trop de miel. J'ai besoin de mains qui se tendent. Je voudrais donner et distribuer » Ibid.) non pas une ascension de l’Âme humaine (ici représentée, en son unité insécable, par l’ensemble du maître et de élève, du philosophe et du peuple…) vers le Soleil qui nous attend à la surface, mais bien au contraire comme son déclin (« Ainsi commença le déclin de Zarathoustra »). La rage « dyonisiaque » de Zarathoustra, déchaînée contre toute forme de croyance métaphysique dans un Etre-qui-est-Vérité – Satya – et qui lumineusement demeure stable et fiable au delà de toute apparence et de toute tromperie, aboutit donc ici à une vraie [anti]religion du Néant. La Vérité de l’Etre parménidéen («tout entier identique à lui-même, qui ne subit ni accroissement ni diminution » T10, à comparer avec 89-90) ne nous est pas révélée par notre raison socratique et « apollinienne » – qui n’est pour Nietzsche que la source de toute illusion – mais par la « folie humaine » (T32) du prophète hurlant que l’être est un « néant céleste » (T89) engouffré depuis toujours dans une « mer de puissances en tempête »… un « monstre de force » aveugle et illimitée, « sans but et sans vouloir ».

Dans l’imaginaire contemporain , enfin, ce même mythe qui habite l’humanité depuis toujours, a été raconté par la trilogie de La Matrice (1999-2003) des frères Wachowski

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Fig.3[abc] depuis La Matrice
« Tu as le regard d’un homme prêt à croire à tout ce qu’il voit parce qu’il s’attends à s’éveiller à tout moment. Je vais te dire pourquoi tu es là : tu es là parce que tu as un savoir : un savoir que tu ne t’expliques pas, mais qui t’habite… La vérité est que tu es un esclave Neo… comme tous les autres tu es né enchaîné» [La Matrice, T91]

(2) Dans sa fixité immobile, la Vérité qui appelle ces esprits à sortir de la « Caverne » est le moteur du changement humain le plus puissant et bouleversant que l’Histoire connaisse. – Platon nous parle de la vertigineuse « catastrophè » [Rép. VII 521c] que l’âme humaine doit affronter lorsqu’elle arpente le terrible et dangereux chemin de sortie du sous-sol où elle est ensevelie depuis sa venue au monde. Pensons d’autre part, encore une fois au jeune Descartes qu’à la recherche d’un punctum firmum archimédien décide d’un jour à l’autre de tout bousculer et de tout laisser derrière soi («il me fallait entreprendre sérieusement une fois en ma vie de me défaire de toutes les opinions que j'avais reçues jusques alors en ma créance, et commencer tout de nouveau dès les fondements… » pour passer les années suivantes de sa vie « à voyager, à voir des cours et des armées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, à recueillir diverses expériences… » (T33). Pour ne pas parler des deux images en Fig.1. Sur la gauche, nous voyons l’avocat Mohandas Karamchand Gandhi en 1894 : un loyal et fidèle sujet de Sa Majesté la reine Victoire, et citoyen son Empire impeccablement habillé selon la mode du barreau de Londres. Sur la droite, ce même homme cinquante ans après, totalement transformé justement par l’invincible volonté de rester fidèle à cette même vérité, qu’il n’a jamais cessé de défendre dans les tribunaux de l’Empire, non plus en avocat, mais en accusé.

Nous en concluons que la Vérité qui nous intéresse en tant philosophes, avant d’être toute autre chose (comme par exemple « l’adéquation entre la chose et l’entendement » [St Thomas, T92]) est le plus formidables de moteurs qui dynamisent la vie humaine, et que le « faux » n’est pas que son absence mais, comme le dit Hegel en T93 un moment fondamental et incontournable dans le processus vital de son devenir. Cela dit, nous pouvons maintenant explorer la dimension la plus universellement admise et connue de la Vérité : celle qui voit en elle, non pas la fixité immobile d’un Etre « absolu » mais au contraire une forme relation.