METHODOLOGIE



LIRE...
1.1 Un livre est un être vivant qui vit de la vie que nous-mêmes lui insufflons.
1.2 Lire est manger le texte: l’ « assimiler » en absorbant sa vie pendant que nous lui insufflons le nôtre

2 ...POUR ECRIRE
2.1 Lire et « commenter » : semer la graine d’un fragment de texte dans la terre de notre esprit, pour que de cette rencontre pousse la plante entière de notre texte à nous.

3 ECRIRE: La Dissertation
3.1 L'Arbre des Mouvements
3.2 Le Rythme des temps et le Chant de la Dialectique

PARLER

LIRE...

Pour apprendre la Philosophie, nous lisons et nous écrivons.

Il est bien vrai que la philosophie naît incontournablement du dialogue vivant entre des hommes en chair et os, mais il est vrai aussi que toute terre est en friche avant d’être rendue vraiment féconde… et la parole directement parlée est à la Philosophie ce que la cueillette est à l’agriculture. En d’autres mots, pour philosopher vraiment il faut se cultiver: semer la graine de la parole écrite dans la terre de notre esprit préalablement rendue docile par le silence et l’envie d’apprendre, et la laisser germer et pousser grâce l’eau de nos sentiments, l’air de nos pensées, la lumière de notre entendement…

C’est pour cette raison – car une pensée qui ne sait pas se faire écriture n’en est pas vraiment une – que le programme nous demande de savoir lire et rédiger des textes philosophiques : le Commentaire de Texte et la Dissertation. Nous verrons que du point de vue de la forme il s’agit en réalité d’un seul et même type de travail : la Dissertation n’étant finalement qu’un « commentaire » à ce micro-texte qu’est le « sujet » proposé, ainsi qu’inversement le Commentaire de Texte n’est qu’une dissertation sur le « sujet » dont il est question dans le texte qui nous est soumis, et qui sera réalisée en compagnie de son auteur.

Dans les deux cas il s’agit donc de transformer une pratique de lecture en une œuvre d’écriture, et cette opération est celle qui fait passer quelque chose de la puissance à l’acte: le texte lu étant le porteur potentiel – la graine – de cette petite plante qu'est les texte écrit que nous sommes censés savoir en faire pousser.

Voyons mieux

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1.1 Un livre est un être vivant qui vit vraiment de la vie que nous-mêmes lui insufflons.

La philosophie est comme un arbre dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences, qui se réduisent à trois principales : à savoir la médecine, la mécanique et la morale ; j'entends la plus haute et la plus parfaite morale, qui présupposant une entière connaissance des autres sciences, est le dernier degré de la sagesse.[Descartes, Principes de la philosophie CDP, 207]


Tout texte est, en tant que tel, une forme de vie, jaillissant directement de ce que Husserl appelait die Lebenswelt : le Monde [Welt] de la Vie [Leben], où nous vivons tous immergés en permanence, en nous en nourrissant instant par instant, ne serait-ce qu’en ce que nous respirons, mangeons, buvons… C’est donc du sein d’un même monde vivant – que nous «assimilons» sans cesse – que surgissent non seulement les fleuves, les nuages, les arbres, les animaux, les hommes… mais aussi les livres, et particulièrement cette espèce vivante toute spéciale et parfaitement reconnaissable grâce à sa forme unique, que sont les livres de philosophie. Bref, un «livre de philosophie» est à appréhender, tout d’abord et essentiellement, comme une totalité formée et achevée, incontournablement vivante. Et cela en deux sens.

(1) D’un côté un livre est le fruit du travail d’un esprit bien vivant – les morts n’écrivent pas des livres – qui nous permet de la sorte d’entrer dans son monde, ou dans le Monde, tel qu’on le voit avec ses yeux. C’est donc pour nous permettre un certain type de voyage (le voyage philosophique) dans le Monde de la Vie avec les yeux d’un autre, que l’esprit des hommes a enfanté cette forme de vie – cet arbre tout particulier – qu’est le «livre de philosophie».


(2) De même nous ne pouvons pas regarder un film au cinéma (et assimiler donc ses contenus) sans que le projecteur soit mis en mouvement, de même nous ne pouvons pas assimiler les contenus d’un livre – sa sève, sa substance – sans faire tourner le « projecteur » de notre esprit en en parcourant, ligne après ligne, mot après mot, les « photogrammes » successifs. Ou, avec une autre analogie, un livre de philosophie est comme une partition musicale qui ne « prend vie » que lorsqu’un musicien – un «interprète» vivant et incarné – l’ «exécute», en le mettant en mouvement selon son « interprétation ». Et bien, « lire » aussi n’est, de toute évidence, qu’interpréter ce qui est écrit… c'est-à-dire lui insuffler notre vie d’«interprètes» : celle même qui circule dans notre âme de lecteurs. En un mot, cet être vivant qu’est un livre de philosophie ne «prend vie» effectivement et actuellement que si nous ne lui insufflons directement la nôtre.

1.2 Lire est manger le texte: l’ « assimiler » en absorbant sa vie pendant que nous lui insufflons le nôtre

Il n’y a donc rien d’étonnant dans le fait que lire soit une activité nourrissante. En effet, lorsqu’il est question d’un « fruit » jailli non pas d’un autre esprit mais d’un autre corps – comme celui d’un pommier – s’en « nourrir » signifie à la fois assimiler ses substances, et leur insuffler notre vie, en les faisant devenir… nous-mêmes. Une fois détachée de son arbre, une pomme a les heures comptées : soit elle meurt définitivement, car elle a été séparée de ses racines, soit elle acquiert notre vie, car nous l’ « assimilons » (= nous la rendons semblable) à notre corps. Mâcher, donc, avaler, digérer… bref «manger» n’est qu’un seul et même geste d’ «assimilation» – comme Piaget l’appelle – : une mise en mouvement de notre être, grâce à laquelle (1) nous absorbons la force et la vie de ce dont nous nous nourrissons (2) nous insufflons notre force et notre vie à cette même nourriture qui est en train de nous insuffler la sienne. La même chose se passe, de toute évidence, lorsque votre esprit commence à lire n’importe quel texte. Ce n’est que lorsque vous mettez en mouvement votre puissance d’interprétation que votre esprit commence à se nourrir de ce que vous lisez – à l’«assimiler» effectivement – … et dans la mesure où vous l’assimilez grâce à votre interprétation, dans cette mesure le texte lui-même prendra d’autant plus de vie et de force, en vous conduisant toujours plus en profondeurs dans les recoins, de plus en plus nourrissants, du monde que son créateur a voulu vous dévoiler.

2 …POUR ECRIRE

2.1 Lire et « commenter » : semer la graine d’un fragment de texte dans la terre de notre esprit,
pour que de cette rencontre pousse la plante entière de notre texte à nous.

Cette double prise de conscience – qu’un livre est un être vivant qui vit de la vie que nous même lui insufflons en l’interprétant, et qu’en ce faisant nous le mangeons, en absorbant à notre tour sa vie à lui – a des énormes conséquences sur la façon dont il faut concevoir et donc vivre l’approche aux textes que nous devons apprendre à « commenter ».

Il s’agira en effet de placer notre esprit en face non pas d’un livre entier – l’arbre en sa Grande Totalité, que vous n’êtes mêmes pas censés connaître – mais d’un seul petit morceau de 15-20 lignes qui en aura été extrait. Le résultat de cette mise en face devra être… un autre texte – cette fois-ci une petite totalité – que vous-mêmes aurez fait pousser à partir de ce premier fragment. Une nouvelle petite totalité qui devra avoir une certaine forme : celle-là et pas une autre, commune tant au «commentaire» qu’à la «dissertation».

Sur cette base, comment vivre la confrontation avec un texte qu’il s’agira de « commenter » ? Voilà comment : le fragment de texte à avaler est la graine, votre esprit qui l’avale est la terre, et le «commentaire» est la plante que vous obtiendrez grâce à l’eau, l’air et la lumière de vos pensées. Expliquons-nous.

Nous savons en effet maintenant que lire un texte signifie que votre esprit lui «insuffle la vie », le met en mouvement grâce à l’interprétation que vous en donnez ; et qu’un livre de philosophie – la Grande Totalité d’où provient n’importe quel fragment à « commenter » – est une certaine espèce de livre, un certain « arbre » ayant sa forme à lui, toujours la même, malgré les apparences. Or si cette Forme Unique propre à toute œuvre philosophique vous ne la connaissez pas encore, on vous demande pourtant de vous-même en produire un petit exemplaire : la « petite totalité » de votre texte à vous ; et cela, grâce à rien que la simple interaction – bien vivante – entre votre esprit et le petit bout de texte que vous lui donnerez à manger. Ce fragment de texte à commenter n’est donc pas tout à fait une partie morte de son arbre de provenance – telle une branche ou un feuille desséché – ni même un simple fruit à manger avant qu’il ne pourrisse. Il est au contraire l’une des semences que cet arbre a laissées partir pour qu’elles puissent féconder la terre qui les accueillera : une terre qui n’est rien d’autre que votre esprit où, en le lisant/interprétant, vous semez cet ensemble de paroles, pour les arroser et les nourrir avec l’eau, l’air, la lumière de vos pensées.

En synthèse, « avaler » un tel fragment de texte en lui insufflant votre vie pendant qu’à votre tour vous vous nourrissez de la sienne, équivaut à vous en faire ensemencer, de façon à ce qu’à l’issue d’un certain travail de jardinage savamment conduit, vous obteniez la plante complète et achevée – aussi petite qu’elle soit – de votre texte à vous : votre commentaire/dissertation qui aura nécessairement la même forme que tout autre arbre philosophique, car c’est bien la graine de ce genre de plante, et pas d’une autre, que vous aurez introduite dans la terre de votre âme.


3 ECRIRE: La METHODOLOGIE de la DISSERTATION

« Un, deux, trois... et le quatrième ? » Platon, Timée

"Méthodo-logie" signifie Discours de la Méthode Elle est donc l’affaire éminente de la Philosophie, et ses formes devront jaillir tout naturellement de l’arbre de sa sublime beauté.

3.1 L'Arbre des Mouvements

Notre Dissertation aura globalement une structure en trois Mouvements – Introduction, Développement, Conclusion – car TOUT, absolument TOUT ce qui est achevé et porteur de vie fait trois pas – comme Platon le dit – pour à la fois commencer et finir, tout en demeurant bien ouvert à l’avenir. Notamment, ce sens de complétude immanent au Trois en tant que tel, rayonne de toute trajectoire circulaire qui est par sa nature constituée d’un début, un développement et une fin, qui à son « tour » revient sur son propre début.

C’est pourquoi Dieu en personne est Trois personnes, la lumière de Sa prunelle circulaire nous scrute depuis un triangle, et qu’afin de se faire reconnaître Il a « tracé un cercle à la surface l’abîme » [Prov.8,27] en créant ainsi, à côté de la lumière qui frappa Thalès, le Troisième Postulat d’Euclide, d’où émane le premier Triangle Equilatéral, comme désormais nous le savons beaucoup trop bien...

Bref, la Trajectoire Circulaire a entre autre cela de parfait :

(1) que ça boucle – comme nous l’enseigne Galilée en T( ) – ... et notre dissertation devra toujours boucler : le premier et le dernier pas de son mouvement global, ainsi que de chacun de nous mouvements achevés (et une dissertation est bien essentiellement une suite harmonieuse de mouvements achevés) devront toujours coïncider: natura nihil frustra facit... et un mouvement qui ne boucle pas est très frustrant car vain.

(2) que le mobile bouge toujours autour du même point – le lieu [topos] de son mouvement reste donc toujours le même – ... et nous ne devrons jamais quitter le cœur pulsant de notre topo, qui tournera toujours et encore autour du même sujet, comme une planète autour de son soleil. Le Hors Sujet est à peu près le pire qui puisse se passer: une planète sortie de son orbe pour se perdre dans les espace sidéraux.

Cela ne signifie pas, de toute évidence, que nous répétons toujours la même chose, mais que n’arrêtant jamais de tournoyer comme un derviche tourneur ou une danseuse de l’Opéra, nous développons au fur et à mesure notre discours, en montant progressivement, boucle après boucle, vers la conclusion finale: NOTRE "thèse". Nous venons donc de décrire l’hélicoïde d’une spirale.

Et bien, notre dissertation est précisément cela : la spirale d’un seul et même discours qui, comme un arbre puissamment (grâce à l’ « 1, 2, 3 !... » de la dynamique de reformulation) enfonce ses racines dans la terre féconde du théme et de l’enjeu, s’élance et se développer autour de son propre tronc (le plan) pour rayonner finalement dans la multiplicité de ses branches (la suite des paragraphes, dont chacun déveoppe une thèse) en aboutissant ainsi à la feuillure (notre thèse à nous)... aux fruits annoncés et aux graines promises (conclusion) pour la prochaine saison de récolte.


3.2 Le Rythme des Temps, et le Chant de la Dialectique

Chacun de ces trois Mouvements est à son tour intérieurement rythmé par une suite complète de « temps » d’où retentira le Chant de la Dialectique (thèse, antithèse, synthèse), comme Platon l’appelle en Rép.VII 531d.

Ce n’est d'autre part pas pour rien que toute totalité temporelle est appelée « période » (= chemin [hodos] circulaire [péri : autour de] : car lorsque un "temps" vient de se conclure, et bien nous le savons pertinemment, car nous nous rappelons, par là même, l’instant de son début. La dissertation, nous l’avons dit, ça boucle. Voilà donc la synopsis.

(1)INTRODUCTION en 5 temps

(2)DEVELOPPEMENT : une suite de minimum deux unités argumentatives (les paragraphes) dont chacune est à son tour structurée en 5 temps [1-2-3(abc)-4-5]

(3)CONCLUSION en 3 temps

Ces trois Mouvements seront graphiquement séparés par un espace, tandis que les « temps » qui rythment chaque Mouvement seront jalonnés par des alinéas (point à la ligne, première ligne rentrée). Nous ne numérotons ni les Mouvements ni les alinéas, tandis que si nous choisissons une allure « progressive » qui se développe sur plus de deux mouvements (deux c’est schéma dialectique simple) nous numérotons chaque paragraphe avec un grand 1, grand 2 etc.



POUR S'EXERCER


EXERCICE DE COMPREHENSION analytico/synthétique et APPREHENSION DU TEXTE (PDF)

Il s'agit d'un exercice visant à acquérir cette solide capacité de compréhension/appréhension d'un texte en général qui est préalable à tout travail d'interprétation/commentaire d'ordre philosophique.


Ce travail préalable se constitue de DEUX MOMENTS MAJEURS correspondant à ce couple d'opérations que le père de toute "Méthodologie" René Descartes [TEXTES (0)] appelle la "Décomposition-Récomposition (et Kant l' "Analyse-Synthèse"). Ce qui suit est l'ordre d'execution de l'exercice

(1) DECOMPOSITION (Descartes:"diviser chacune des difficultés que j'examinerais, en autant de parcelles qu'il se pourrait"):

(A) Vous SUBDIVISEZ le texte en unités propositionnels simples (une seule proposition voire deux [cf.l'exemple ci-dessous]...: l'important étant que vous puissiez isoler cet élément singulier devant votre regard pour interroger et restituer le sens de tout un chacun des mots qui le composent ) en écrivant chacune de ces unités sur la colonne de gauche, préalablement numérotée [A l'intérieur de la feuille double [voire sur un A3, comme dans l'exemple] que vous utiliserez. Si cette opération demande plus d'espace, vous utiliserez une autre feuille double]

(B) Vous REFORMULEZ chaque phrase ainsi isolée, en écrivant votre réformulation sur la colonne de droite, naturellement sur la même ligne. Vous ne devez rien ajouter ni enlever au contenu manifeste de la proposition sur la gauche. Il ne s'agit que de le formuler avec d'autres mots: on doit pouvoir idéalement faire une comparaison mot-à-mot (Descartes: "ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit")

(2) RECOMPOSITION (Descartes:"conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusques à la connaissance des plus composés"):

(A) Faites un abrégé synthétique écrit du texte. L’abrégé (= résumé) d’un texte contient tous et seuls les éléments fondamentaux d’un texte.

(B) Déterminez le(s) Thème(s). Par sa propre nature, le thème dont il est question –ce dont parle un texte– peut s’exprimer de plusieurs façons (le thème d’un texte qui par exemple décrit le cycle infini du désir/satisfaction peut être à la fois: le désir; la satisfaction; le bonheur; la condition humaine…etc. Cela dit, quel est le thème de ce texte ?... et en alternative? Justifiez très synthétiquement votre choix.

(C) Enoncez la Thèse de l’auteur. Ecrivez-là, et donnez un titre au texte, comme s’il s’agissait d’un sujet de dissertation.


TEXTE (0) DESCARTES Je pensai qu'il fallait chercher quelque autre méthode, qui, comprenant les avantages de ces trois – Logique, Algèbre, Géométrie – fût exempte de leurs défauts. Ainsi, au lieu de ce grand nombre de préceptes dont la Logique est composée, je crus que j'aurais assez des quatre suivants, pourvu que je prisse une ferme et constante résolution de ne manquer pas une seule fois a les observer.-

[(A) DECOMPOSITION] – (1)Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle; c'est-à-dire, d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute. (2) Le second de diviser chacune des difficultés que j'examinerais, en autant de parcelles qu'il se pourrait, et qu'il serait requis pour les mieux résoudre. [(B) RECOMPOSITION] – (3) Le troisième de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusques à la connaissance des plus composés, et supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres. (4) Et le dernier de faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre.

Ces longues chaînes de raisons, toutes simples et faciles, dont les géomètres ont coutume de se servir pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations, m'avaient donné occasion de m'imaginer que toutes les choses qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes s'entresuivent en même façon, et que, pourvu seulement qu'on s'abstienne d'en recevoir aucune pour vraie qui ne le soit, et qu'on garde toujours l'ordre qu'il faut pour les déduire les unes des autres, il n'y en peut avoir de si éloignées auxquelles enfin on ne parvienne, ni de si cachées qu'on ne découvre [Discours de la Méthode, IIe Partie]


TEXTE (1) - SENEQUE Que l’homme véritable soit incorruptible en présence des choses extérieures et invincible, et admirateur seulement de son-bien-propre ; confiant dans son courage, et préparé à l’une et l’autre fortune, artisan de sa propre vie. Que chez lui la confiance n’existe pas sans le savoir, ni le savoir sans la fermeté. Chez lui, la véritable raison sera greffée sur les sens; elle y puisera ses éléments ; et en effet, elle n’a pas d’autre point d’appui d’où elle s’élance, d’où elle prenne son essor vers la vérité, afin de revenir en elle-même. Le monde aussi, qui embrasse tout, et ce Dieu qui régit l’univers, tendent à se répandre au dehors, et néanmoins de toutes parts ils se ramènent en soi mêmes pour s’y concentrer. Que notre esprit fasse de même, lorsqu’il se sera étendu par leur moyen vers les objets extérieurs en suivant les sens qui lui sont propres ; qu’il soit maître de ces objets et de lui; qu’alors, pour ainsi dire, il enchaîne le souverain bien. De là résultera une force, une puissance unique, d’accord avec elle-même; ainsi naîtra cette raison certaine, qui n’admet, ni contrariété, ni hésitation, dans ses jugements et dans ses conceptions, non plus que dans sa persuasion. Cette raison a touché au souverain bien lorsqu’elle s’est ajustée, accordée avec ses parties, et, pour ainsi dire, mise à l’unisson. En effet, il ne reste rien de tortueux, rien de glissant rien sur quoi elle puisse broncher ou chanceler. Elle fera tout de sa propre autorité : pour elle [n’existera] point d’accident inopiné; au contraire, toutes ses actions viendront à bien, avec aisance et promptitude, sans que l’agent tergiverse; car les retardements et l’hésitation dénotent le trouble et l’inconstance. Ainsi, vous pouvez hardiment déclarer que le souverain bien est l’harmonie de l’âme. En effet, les vertus seront nécessairement là où sera l’accord, où sera l’unité; la discordance est pour les vices.


TEXTE (2) (T248(B))- KANT «Dans la constitution naturelle d'un être organisé, c’est-à-dire d'un être conformé en vue de la vie, nous posons en principe qu'il ne se trouve pas d'organe pour une fin quelconque, qui ne soit du même coup le plus propre et le plus accommodé à cette fin. Or, si dans un être doué de raison et de volonté la nature avait pour but spécial sa conservation, son bien-être, en un mot son bonheur, elle aurait bien mal pris ses mesures en choisissant la raison de la créature comme exécutrice de son intention. Car toutes les actions que cet être doit accomplir dans cette intention, ainsi que la règle complète de sa conduite, lui auraient été indiquées bien plus exactement par l'instinct, et cette fin aurait pu être bien plus sûrement atteinte de la sorte qu'elle ne peut jamais l'être par la raison ; […] en un mot, la nature aurait empêché que la raison n'allât verser dans un usage pratique et n'eût la présomption, avec ses faibles lumières, de se figurer le plan du bonheur et des moyens d'y parvenir; la nature aurait pris sur elle le choix, non seulement des fins, mais encore des moyens mêmes, et avec une sage prévoyance elle les eût confiés ensemble simplement à l'instinct Au fait, nous remarquons que plus une raison cultivée s’occupe de poursuivre la jouissance de la vie et du bonheur, plus l’homme s’éloigne du vrai contentement. Voilà pourquoi chez beaucoup, et chez ceux-là mêmes qui ont fait de l'usage de la raison la plus grande expérience, il se produit, pourvu qu'ils soient assez sincères pour l'avouer, un certain degré de misologie, c’est-à-dire de haine de la raison. » [Fondements de la Métaphysique des Mœurs, Ie Section]


TEXTE (3) (T248(C)) - KANT «Assurer son propre bonheur est un devoir (au moins indirect); car le fait de ne pas être content de son état, de vivre pressé de nombreux soucis et au milieu de besoins non satisfaits pourrait devenir aisément une grande tentation d'enfreindre ses devoirs. Mais ici encore, sans regarder au devoir, tous les hommes ont déjà d'eux-mêmes l'inclination au bonheur la plus puissante et la plus intime, parce que précisément dans cette idée du bonheur toutes les inclinations s'unissent en un total. Seulement le précepte qui commande de se rendre heureux a souvent un tel caractère qu'il porte un grand préjudice à quelques inclinations, et que pourtant l'homme ne peut se faire un concept défini et sûr de cette somme de satisfaction à donner à toutes qu'il nomme le bonheur; aussi n'y a-t-il pas lieu d'être surpris qu'une inclination unique, déterminée quant à ce qu'elle promet et quant à l'époque où elle peut être satisfaite, puisse l'emporter sur une idée flottante, qu'un goutteux, par exemple, puisse mieux aimer savourer ce qui est de son goût, quitte à souffrir ensuite, parce que, selon son calcul, au moins dans cette circonstance, il ne s'est pas, par l'espérance peut- être trompeuse d'un bonheur qui doit se trouver dans la santé, privé de la jouissance du moment présent. Mais dans ce cas également, si la tendance universelle au bonheur ne déterminait pas sa volonté, si la santé pour lui du moins n'était pas une chose qu'il fût si nécessaire de faire entrer dans ses calculs, ce qui resterait encore ici, comme dans tous les autres cas, c'est une loi, une loi qui lui commande de travailler à son bonheur, non par inclination, mais par devoir, et c'est par là seulement que sa conduite possède une véritable valeur morale » [E. Kant, Fondements de la Métaphysique des Mœurs, Deuxième section]

L

  1. L'exigence de justice et l'exigence de liberté sont-elles séparables ? (BAC L 2000)

  2. La mémoire suffit-elle à l'historien ? (BAC L 2000)

  3. La question « qui suis-je ? » admet-elle une réponse exacte ? (BAC L 2001)

  4. Tout pouvoir s'accompagne-t-il de violence ? (BAC L 2001)

  5. Sans l'art parlerait-on de beauté ? (BAC L 2002)

  6. Connaissons-nous mieux le présent que le passé ? (BAC L 2002)

  7. L'idée d'une liberté totale a-t-elle un sens ? (BAC L 2003)

  8. Le bonheur est-il affaire privée ? (BAC L 2003)

  9. Doit-on tout attendre de l'État? (BAC L 2004)

  10. La notion d'inconscient psychique est-elle contradictoire? (BAC L 2004)

  11. Le juste et l'injuste ne sont-ils que des conventions ? (BAC L 2005)

  12. Le langage ne sert-il qu'à communiquer ? (BAC L 2005)

  13. Cela a-t-il un sens de vouloir échapper au temps ? (BAC L 2006)

  14. N'avons-nous de devoirs qu'envers autrui? (BAC L 2006)

  15. Les œuvres d'art sont-elles des réalités comme les autres? (BAC L 2007)

  16. Toute prise de conscience est-elle libératrice? (BAC L 2007)

  17. Une connaissance scientifique du vivant est-elle possible ? (BAC L 2008)

  18. La perception peut-elle s'éduquer ? (BAC L 2008)

  19. L’objectivité de l’histoire suppose-t-elle l’impartialité de l’historien ? (BAC L 2009)

  20. Le langage trahit-il la pensée ? (BAC L 2009)

  21. Faut il oublier le passé pour se donner un avenir ? (BAC L 2010)

  22. La recherche de la vérité peut elle être désintéressée ? (BAC L 2010)

ES

  1. L'art modifie-t-il notre rapport à la réalité ? (BAC ES 2000)

  2. Les sciences humaines pensent-elles l'homme comme un être prévisible ? (BAC ES 2000)

  3. Donner pour recevoir, est-ce le principe de tout échange ? (BAC ES 2001)

  4. De quelle vérité l’opinion est-elle capable ? (BAC ES 2001)

  5. Défendre ses droits, est-ce la même chose que défendre ses intérêts ? (BAC ES 2002)

  6. Ne désirons-nous que les choses que nous estimons bonnes ? (BAC ES 2002)

  7. Pourquoi sommes-nous sensibles à la beauté? (BAC ES 2003)

  8. Le dialogue est-il le chemin de la vérité ? (BAC ES 2003)

  9. Toute vérité est-elle démontrable? (BAC ES 2004)

  10. Qu'est ce que comprendre autrui?(BAC ES 2004)

  11. L'action politique doit-elle être guidée par la connaissance de l'histoire ? (BAC ES 2005)

  12. Qu'attendons-nous de la technique ? (BAC ES 2005)

  13. Faut-il préférer le bonheur à la vérité ? (BAC ES 2006)

  14. Une culture peut-elle être porteuse de valeurs universelles ? (BAC ES 2006)

  15. Que gagnons-nous à travailler? (BAC ES 2007)

  16. Peut-on en finir avec les préjugés? (BAC ES 2007)

  17. Est-il plus facile de connaître autrui que de se connaître soi-même ? (BAC ES 2008)

  18. Peut-on désirer sans souffrir ? (BAC ES 2008)

  19. Que gagne-t-on à échanger ? (BAC ES 2009)

  20. Le développement technique transforme-t-il les hommes ? (BAC ES 2009)

  21. Une vérité scientifique peut elle être dangereuse ? (BAC ES 2010)

  22. Le rôle de l'historien est-il de juger ? (BAC ES 2010)

S

  1. A quoi servent les sciences? (BAC S 2000)

  2. Les passions nous empêchent-elles de faire notre devoir ? (BAC S 2000)

  3. La liberté se définit-elle comme un pouvoir de refuser ? (BAC S 2001)

  4. Notre connaissance du réel se limite-t-elle au savoir scientifique ? (BAC S 2001)

  5. La diversité des langues est-elle un obstacle à l’entente entre les peuples ? (BAC S 2002)

  6. La politique est-elle une science ou un art ? (BAC S 2002)

  7. La vérité depend-elle de nous ? (BAC S 2003)

  8. Prendre conscience de soi est-ce devenir étranger à soi ? (BAC S 2003)

  9. Les hommes ont-ils besoin d’être gouvernés ?(BAC S 2004)

  10. Faut-il chercher à tout démontrer ?(BAC S 2004)

  11. La sensibilité aux œuvres d'art demande-t-elle à être éduquée ? (BAC S 2005)

  12. Etre libre, est-ce ne rencontrer aucun obstacle ? (BAC S 2005)

  13. Peut-on juger objectivement la valeur d'une culture ? (BAC S 2006)

  14. L'expérience peut-elle démontrer quelque chose ? (BAC S 2006)

  15. Que vaut l'opposition du travail manuel et du travail intellectuel? (BAC S 2007)

  16. Le désir peut-il se satisfaire de la réalité? (BAC S 2007)

  17. L'art transforme-t-il notre conscience du réel ? (BAC S 2008)

  18. Y a-t-il d'autres moyens que la démonstration pour établir une vérité? (BAC S 2008)

  19. Y a-t-il des questions auxquelles aucune science ne répond ? (BAC S 2009)

  20. Est-il absurde de désirer l'impossible ? (BAC S 2009)

  21. L'art peut il se passer de règles ? (BAC S 2010)

  22. Dépend t-il de nous d'être heureux ? (BAC S 2010)

Textes

L


(0) Numérote les lignes qui composent ce texte

(1) De combien de périodes se compose-t-il? Numérote-les directement sur le texte : (1), (2), (3)…

(2) Recopie le texte en allant à la ligne une période après l’autre

(3) (A l’ordinateur) Subdivise-le en alinéas (A), (B), (C)…

(4) En suivant le critère des périodes, résume-le (en numérotant aussi les périodes du résumé).

(5) De combien de parties se compose-t-il? (I), (II), (III)…

(6) Tout en étant intérieurement subdivisible en une certaine multiplicité d’éléments – que tu viens de classer selon quatre différentes perspectives : typographique, grammaticale, structurale et narrative – ce texte est néanmoins UN texte, qui parle donc d’UN seul argument (le thème). De quoi parle-t-il ce texte ? Après avoir répondu (en une seule phrase) à cette question, trouve-lui un titre approprié, et écris-le.

(7) Enonce la thèse défendue par l’auteur

[L2000] Quand l'enfant s'amuse à reconstituer une image en assemblant les pièces d'un jeu de patience, il y réussit de plus en plus vite à mesure qu'il s'exerce davantage. La reconstitution était d'ailleurs instantanée, l'enfant la trouvait toute faite, quand il ouvrait la boîte au sortir du magasin. L'opération n'exige donc pas un temps déterminé, et même, théoriquement, elle n'exige aucun temps. C'est que le résultat en est donné. C'est que l'image est créée déjà et que, pour l'obtenir, il suffit d'un travail de recomposition et de réarrangement, - travail qu'on peut supposer allant de plus en plus vite, et même infiniment vite au point d'être instantané. Mais, pour l'artiste qui crée une image en la tirant du fond de son âme, le temps n'est plus un accessoire. Ce n'est pas un intervalle qu'on puisse allonger ou raccourcir sans en modifier le contenu. La durée de son travail fait partie intégrante de son travail. La contracter ou la dilater serait modifier à la fois l'évolution psychologique qui la remplit et l'invention qui en est le terme. Le temps d'invention ne fait qu'un ici avec l'invention même. C'est le progrès d'une pensée qui change au fur et à mesure qu'elle prend corps. Enfin c'est un processus vital, quelque chose comme la maturation d'une idée. Le peintre est devant sa toile, les couleurs sont sur la palette, le modèle pose ; nous voyons tout cela, et nous connaissons aussi la manière du peintre: prévoyons-nous ce qui apparaîtra sur la toile ? Nous possédons les éléments du problème; nous savons, d'une connaissance abstraite, comment il sera résolu, car le portrait ressemblera sûrement au modèle et sûrement aussi à l'artiste ; mais la solution concrète apporte avec elle cet imprévisible rien qui est le tout de l'oeuvre d'art. Et c'est ce rien qui prend du temps. [BERGSON, L'évolution créatrice]


[L2001] Dans toutes les créatures qui ne font pas des autres leurs proies et que de violentes passions n'agitent pas, se manifeste un remarquable désir de compagnie, qui les associe les unes les autres. Ce désir est encore plus manifeste chez l'homme : celui-ci est la créature de l'univers qui a le désir le plus ardent d'une société, et il y est adapté par les avantages les plus nombreux. Nous ne pouvons former aucun désir qui ne se réfère pas à la société. La parfaite solitude est peut-être la plus grande punition que nous puissions souffrir. Tout plaisir est languissant quand nous en jouissons hors de toute compagnie, et toute peine devient plus cruelle et plus intolérable. Quelles que soient les autres passions qui nous animent, orgueil, ambition, avarice, curiosité, désir de vengeance, ou luxure, le principe de toutes, c'est la sympathie : elles n'auraient aucune force si nous devions faire entièrement abstraction des pensées et des sentiments d'autrui. Faites que tous les pouvoirs et tous les éléments de la nature s'unissent pour servir un seul homme et pour lui obéir ; faites que le soleil se lève et se couche à son commandement ; que la mer et les fleuves coulent à son gré ; que la terre lui fournisse spontanément ce qui peut lui être utile et agréable : il sera toujours misérable tant que vous ne lui aurez pas donné au moins une personne avec qui il puisse partager son bonheur, et de l'estime et de l'amitié de qui il puisse jouir. [HUME]


[L2002] Quand je dis que nous avons le sentiment intérieur de notre liberté, je ne prétends pas soutenir que nous ayons le sentiment intérieur d'un pouvoir de nous déterminer à vouloir quelque chose sans aucun motif physique(1) ; pouvoir que quelques gens appellent indifférence pure. Un tel pouvoir me paraît renfermer une contradiction manifeste [...] ; car il est clair qu'il faut un motif, qu'il faut pour ainsi dire sentir, avant que de consentir. Il est vrai que souvent nous ne pensons pas au motif qui nous a fait agir ; mais c'est que nous n'y faisons pas réflexion, surtout dans les choses qui ne sont pas de conséquence. Certainement il se trouve toujours quelque motif secret et confus dans nos moindres actions ; et c'est même ce qui porte quelques personnes à soupçonner et quelquefois à soutenir qu'ils(2) ne sont pas libres ; parce qu'en s'examinant avec soin, ils découvrent les motifs cachés et confus qui les font vouloir. Il est vrai qu'ils ont été agis pour ainsi dire, qu'ils ont été mus ; mais ils ont aussi agi par l'acte de leur consentement, acte qu'ils avaient le pouvoir de ne pas donner dans le moment qu'ils l'ont donné ; pouvoir, dis-je, dont ils avaient le sentiment intérieur dans le moment qu'ils en ont usé, et qu'ils n'auraient osé nier si dans ce moment on les en eût interrogés. [Malebranche - De la recherche de la vérité]


[L2003] La société et l'union entre les hommes se conserveront d'autant mieux qu'on manifestera plus de bienveillance à ceux avec qui on a une union plus étroite. Mais il semble qu'il faut reprendre de plus haut les principes naturels de la communauté et de la société des hommes. II en est d'abord un que l'on voit dans la société du genre humain pris dans son ensemble. Le lien de cette société, c'est la raison et le langage ; grâce à eux, on s'instruit et l'on enseigne, l'on communique, l'on discute, l'on juge, ce qui rapproche les hommes les uns des autres et les unit dans une sorte de société naturelle ; rien ne les éloigne plus de la nature des bêtes, à qui nous attribuons souvent le courage, aux chevaux par exemple ou aux lions, mais non pas la justice, l'équité ou la bonté ; c'est qu'elles ne possèdent ni raison ni langage. Cette société est largement ouverte ; elle est société des hommes avec les hommes, de tous avec tous ; en elle il faut maintenir communs tous les biens que la nature a produits à l'usage commun de l'homme ; quant à ceux qui sont distribués d'après les lois et le droit civil, qu'on les garde selon ce qui a été décidé par les lois ; quant aux autres, que l'on respecte la maxime du proverbe grec : « Entre amis, tout est commun. » [...] Ennius (1) donne un exemple particulier qui peut s'étendre à beaucoup de cas: « L'homme qui indique aimablement son chemin à un voyageur égaré agit comme un flambeau où s'allume un autre flambeau ; il n'éclaire pas moins quand il a allumé l'autre. [Cicéron, Traité des devoirs].


[L2004] L’origine de toutes les erreurs est, en un certain sens, la même que celle des erreurs de calcul, qui arrivent aux arithméticiens. En effet, il arrive souvent qu’à défaut d’attention ou de mémoire, nous faisons ce qu’il ne faut pas faire ou que nous omettons ce qu’il faut faire, ou bien que nous croyons avoir fait ce que nous n’avons pas fait, ou que nous avons fait ce que nous croyons n’avoir pas fait. Ainsi, il arrive que, dans le calcul (auquel correspond le raisonnement dans l’esprit), on oublie de poser certains signes nécessaires, ou qu’on en mette qu’il ne faut pas ; qu’on néglige un des éléments du calcul en les rassemblant, ou qu’on opère contre la règle. Lorsque notre esprit est fatigué ou distrait, il ne fait pas suffisamment attention aux opérations qu’il est en train de faire, ou bien, par une erreur de mémoire, il accepte comme déjà prouvé ce qui s’est seulement profondément enraciné en nous par l’effet de répétitions fréquentes, ou d’un examen prolongé, ou d’un désir ardent. Le remède à nos erreurs est également le même que le remède aux erreurs de calcul : faire attention à la matière et à la forme , avancer lentement, répéter et varier l’opération, recourir à des vérifications et à des preuves, découper les raisonnements étendus, pour permettre à l’esprit de reprendre haleine, et vérifier chaque partie par des preuves particulières. Et puisque dans l’action on est quelquefois pressé, il est important de s’habituer à garder le sang-froid et la présence d’esprit, à l’exemple de ceux qui, même au milieu du bruit et sans calculer par écrit, savent exécuter des opérations sur des nombres très élevés. Ainsi l’esprit s’habitue à ne pas se laisser facilement distraire par les sensations externes ou par ses imaginations et ses affections propres, mais à rester maître de ce qu’il est en train de faire, à conserver sa faculté critique ou, comme on dit communément, son pouvoir de faire retour sur lui-même, de manière à pouvoir, tel un moniteur étranger, se dire sans cesse à lui-même : vois ce que tu fais, pourquoi le fais-tu actuellement ? [Leibniz - Remarques sur Descartes]


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[L2009] Il n'y a pas de satisfaction qui d'elle-même et comme de son propre mouvement vienne à nous ; il faut qu'elle soit la satisfaction d'un désir. Le désir, en effet, la privation, est la condition préliminaire de toute jouissance. Or avec la satisfaction cesse le désir et par conséquent la jouissance aussi. Donc la satisfaction, le contentement ne sauraient être qu'une délivrance à l'égard d'une douleur, d'un besoin ; sous ce nom, il ne faut pas entendre en effet seulement la souffrance effective, visible, mais toute espèce de désir qui, par son importunité, trouble notre repos, et même cet ennui qui tue, qui nous fait de l'existence un fardeau. Or c'est une entreprise difficile d'obtenir, de conquérir un bien quelconque ; pas d'objet qui ne soit séparé de nous par des difficultés, des travaux sans fin ; sur la route, à chaque pas, surgissent des obstacles. Et la conquête une fois faite, l'objet atteint, qu'a-t-on gagné ? Rien assurément, que de s'être délivré de quelque souffrance, de quelque désir, d'être revenu à l'état où l'on se trouvait avant l'apparition de ce désir. Le fait immédiat pour nous, c'est le besoin tout seul c'est-à-dire la douleur. Pour la satisfaction et la jouissance, nous ne pouvons les connaître qu'indirectement ; il nous faut faire appel au souvenir de la souffrance, de la privation passée, qu'elles ont chassées tout d'abord. Voilà pourquoi les biens, les avantages qui sont actuellement en notre possession, nous n'en avons pas une vraie conscience, nous ne les apprécions pas ; il nous semble qu'il n'en pouvait être autrement ; et, en effet, tout le bonheur qu'ils nous donnent, c'est d'écarter de nous certaines souffrances. Il faut les perdre pour en sentir le prix ; le manque, la privation, la douleur, voilà la chose positive, et qui sans intermédiaire s'offre à nous.[Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation]


[L2010] Parce que les actes humains pour lesquels on établit des lois consistent en des cas singuliers et contingents, variables à l'infini, il a toujours été impossible d'instituer une règle légale qui ne serait jamais en défaut. Mais les législateurs, attentifs à ce qui se produit le plus souvent, ont établi des lois en ce sens. Cependant, en certains cas, les observer va contre l'égalité de la justice, et contre le bien commun, visés par la loi. Ainsi, la loi statue que les dépôts doivent être rendus, parce que cela est juste dans la plupart des cas. Il arrive pourtant parfois que ce soit dangereux, par exemple si un fou a mis une épée en dépôt et la réclame pendant une crise, ou encore si quelqu'un réclame une somme qui lui permettra de combattre sa patrie. En ces cas et d'autres semblables, le mal serait de suivre la loi établie ; le bien est, en négligeant la lettre de la loi, d'obéir aux exigences de la justice et du bien public. C'est à cela que sert l'équité. Aussi est-il clair que l'équité est une vertu. L'équité ne se détourne pas purement et simplement de ce qui est juste, mais de la justice déterminée par la loi. Et même, quand il le faut, elle ne s'oppose pas à la sévérité qui est fidèle à l'exigence de la loi ; ce qui est condamnable, c'est de suivre la loi à la lettre quand il ne le faut pas. Aussi est-il dit dans le Code : "II n'y a pas de doute qu'on pèche contre la loi si, en s'attachant à sa lettre, on contredit la volonté du législateur". II juge de la loi celui qui dit qu'elle est mal faite. Mais celui qui dit que dans tel cas il ne faut pas suivre la loi à la lettre, ne juge pas de la loi, mais d'un cas déterminé qui se présente. [Thomas d'Aquin, Somme théologique]


ES

[ES2000] Le penchant de l'instinct est indéterminé. Un sexe est attiré vers l'autre, voilà le mouvement de la nature. Le choix, les préférences, l'attachement personnel sont l'ouvrage des lumières, des préjugés, de l'habitude ; il faut du temps et des connaissances pour nous rendre capables d'amour, on n'aime qu'après avoir jugé, on ne préfère qu'après avoir comparé. Ces jugements se font sans qu'on s'en aperçoive, mais ils n'en sont pas moins réels. Le véritable amour, quoi qu'on en dise, sera toujours honoré des hommes ; car, bien que ses emportements nous égarent, bien qu'il n'exclue pas du coeur qui le sent des qualités odieuses et même qu'il en produise, il en suppose pourtant toujours d'estimables sans lesquelles on serait hors d'état de le sentir. Ce choix qu'on met en opposition avec la raison nous vient d'elle; on a fait l'amour aveugle parce qu'il a de meilleurs yeux que nous, et qu'il voit des rapports que nous ne pouvons apercevoir. Pour qui n'aurait nulle idée de mérite ai de beauté, toute femme serait également bonne, et la première venue serait toujours la plus aimable. Loin que l'amour vienne de la nature, il est la règle et le frein de ses penchants.[J.J. ROUSSEAU]


[ES2001] Le criminel qui connaît tout l'enchaînement des circonstances ne considère pas, comme son juge et son censeur, que son acte est en dehors de l'ordre et de la compréhension : sa peine cependant lui est mesurée exactement selon le degré d'étonnement qui s'empare de ceux-ci, en voyant cette chose incompréhensible pour eux, l'acte du criminel. - Lorsque le défenseur d'un criminel connaît suffisamment le cas et sa genèse, lès circonstances atténuantes qu'il présentera, les unes après les autres, finiront nécessairement par effacer toute la faute. Ou, pour l'exprimer plus exactement encore : le défenseur atténuera degré par degré cet étonnement qui veut condamner et attribuer la peine, il finira même par le supprimer complètement, en forçant tous les auditeurs honnêtes à s'avouer dans leur for intérieur : "Il lui fallut agir de la façon dont il a agi ; en punissant, nous punirions l'éternelle nécessité." Mesurer le degré de la peine selon le degré de connaissance que l'on a ou peut avoir de l'histoire du crime, - n'est-ce-pas contraire à toute équité ? [NIETZSCHE].


[ES2002] C'est l'avènement de l'automatisation qui, en quelques décennies, probablement videra les usines et libérera l'humanité de son fardeau le plus ancien et le plus naturel, le fardeau du travail, l'asservissement à la nécessité . (...) C'est une société de travailleurs que l'on va délivrer des chaînes du travail, et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté. Dans cette société qui est égalitaire, car c'est ainsi que le travail fait vivre ensemble les hommes, il ne reste plus de classe, plus d'aristocratie politique ou spirituelle, qui puisse provoquer une restauration des autres facultés de l'homme. Même les présidents, les rois, les premiers ministres voient dans leurs fonctions des emplois nécessaires à la vie de la société, et parmi les intellectuels il ne reste que quelques solitaires pour considérer ce qu'ils font comme des œuvres et non comme des moyens de gagner leur vie. Ce que nous avons devant nous, c'est la perspective d'une société de travailleurs sans travail, c'est à dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire. [Hannah Arendt - La condition de l'homme moderne]


[ES2003] Il semble qu'on puisse affirmer que l'homme ne saurait rien de la liberté intérieure s'il n'avait d'abord expérimenté une liberté qui soit une réalité tangible dans le monde. Nous prenons conscience d'abord de la liberté ou de son contraire dans notre commerce avec d'autres, non dans le commerce avec nous-mêmes. Avant de devenir un attribut de la pensée ou une qualité de la volonté, la liberté a été comprise comme le statut de l'homme libre, qui lui permettait de se déplacer, de sortir de son foyer, d'aller dans le monde et de rencontrer d'autres gens en actes et en paroles. Il est clair que cette liberté était précédée par la libération : pour être libre, l'homme doit s'être libéré des nécessités de la vie. Mais le statut d'homme libre ne découlait pas automatiquement de l'acte de libération. Être libre exigeait, outre la simple libération, la compagnie d'autres hommes, dont la situation était la même, et demandait un espace public commun où les rencontrer - un monde politiquement organisé, en d'autres termes, où chacun des hommes libres pût s'insérer par la parole et par l'action. [H. ARENDT, La Crise de la culture].


[ES2004] Il y a une vérité dont !a connaissance me semble fort utile : qui est que, bien que chacun de nous soit une personne séparée des autres, et dont, par conséquent, les intérêts sont en quelque façon distincts de ceux du reste du monde, on doit toutefois penser qu'on ne saurait subsister seul, et qu'on est, en effet, l'une des parties de l'univers, et plus particulièrement encore l'une des parties de cette terre, l'une des parties de cet État, de cette société, de cette famille, à laquelle on est joint par sa demeure, par son serment, par sa naissance. Et il faut toujours préférer les intérêts du tout, dont on est partie, à ceux de sa personne en particulier ; toutefois avec mesure et discrétion', car on aurait tort de s'exposer à un grand mal, pour procurer seulement un petit bien à ses parents ou à son pays ; et si un homme vaut plus; lui seul, que tout le reste de sa ville, il n'aurait pas raison de se vouloir perdre pour la sauver. Mais si on rapportait tout à soi­même, on ne craindrait pas de nuire beaucoup aux autres hommes, lorsqu'on croirait en retirer quelque petite commodité, et on n'aurait aucune vraie amitié, ni aucune fidélité, ni généralement aucune vertu ; au lieu qu'en se considérant comme une partie du public, on prend plaisir à faire du bien à tout le monde, et même on ne craint pas d'exposer sa vie pour !e service d'autrui, lorsque l'occasion s'en présente ; voire on voudrait perdre son âme, s'il se pouvait, pour sauver les autres.[DESCARTES, Lettre à Elisabeth]


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[ES2009] Quant à savoir s’il existe le moindre principe moral qui fasse l’accord de tous, j’en appelle à toute personne un tant soit peu versée dans l’histoire de l’humanité, qui ait jeté un regard plus loin que le bout de son nez. Où trouve-t-on cette vérité pratique universellement acceptée sans doute ni problème aucun, comme devrait l’être une vérité innée ? La justice et le respect des contrats semblent faire l’accord du plus grand nombre ; c’est un principe qui, pense-t-on, pénètre jusque dans les repaires de brigands, et dans les bandes des plus grands malfaiteurs ; et ceux qui sont allés le plus loin dans l’abandon de leur humanité respectent la fidélité et la justice entre eux. Je reconnais que les hors-la-loi eux-mêmes les respectent entre eux ; mais ces règles ne sont pas respectées comme des lois de nature innées : elles sont appliquées comme des règles utiles dans leur communauté ; et on ne peut concevoir que celui qui agit correctement avec ses complices mais pille et assassine en même temps le premier honnête homme venu, embrasse la justice comme un principe pratique. La justice et la vérité sont les liens élémentaires de toute société : même les hors-la-loi et les voleurs, qui ont par ailleurs rompu avec le monde, doivent donc garder entre eux la fidélité et les règles de l’équité, sans quoi ils ne pourraient rester ensemble. Mais qui soutiendrait que ceux qui vivent de fraude et de rapine ont des principes innés de vérité et de justice, qu’ils acceptent et reconnaissent ?[John Locke, Essai sur l’entendement humain]


[ES2010] L'ignorance des causes et de la constitution originaire du droit, de l'équité, de la loi et de la justice conduit les gens à faire de la coutume et de l'exemple la règle de leurs actions, de telle sorte qu'ils pensent qu'une chose est injuste quand elle est punie par la coutume, et qu'une chose est juste quand ils peuvent montrer par l'exemple qu'elle n'est pas punissable et qu'on l'approuve. [...] Ils sont pareils aux petits enfants qui n'ont d'autre règle des bonnes et des mauvaises manières que la correction infligée par leurs parents et par leurs maîtres, à ceci près que les enfants se tiennent constamment à leur règle, ce que ne font pas les adultes parce que, devenus forts et obstinés, ils en appellent de la coutume à la raison, et de la raison à la coutume, comme cela les sert, s'éloignant de la coutume quand leur intérêt le requiert et combattant la raison aussi souvent qu'elle va contre eux. C'est pourquoi la doctrine du juste et de l'injuste est débattue en permanence, à la fois par la plume et par l'épée. Ce qui n'est pas le cas de la doctrine des lignes et des figures parce que la vérité en ce domaine n'intéresse pas les gens, attendu qu'elle ne s'oppose ni à leur ambition, ni à leur profit, ni à leur lubricité. En effet, en ce qui concerne la doctrine selon laquelle les trois angles d'un triangle sont égaux à deux angles d'un carré, si elle avait été contraire au droit de dominer de quelqu'un, ou à l'intérêt de ceux qui dominent, je ne doute pas qu'elle eût été, sinon débattue, en tout cas éliminée en brûlant tous les livres de géométrie, si cela eût été possible à celui qui y aurait eu intérêt. [Hobbes, Léviathan]


S

[S2000] Si les fourmis, par exemple, ont un langage, les signes qui composent ce langage doivent être en nombre bien déterminé, et chacun d'eux rester invariablement attaché, une fois l'espèce constituée, à un certain objet ou à une certaine opération. Le signe est adhérent à la chose signifiée. Au contraire, dans une société humaine, la fabrication et l'action sont de forme variable, et, de plus, chaque individu doit apprendre son rôle, n'y étant pas prédestiné par sa structure. Il faut donc un langage qui permette, à tout instant, de passer de ce qu'on sait à ce quon ignore. Il faut un langage dont les signes - qui ne peuvent pas être en nombre infini - soient extensibles à une infinité de choses. Cette tendance du signe à se transporter d'un objet à un autre est caractéristique du langage humain. On l'observe chez le petit enfant, du jour où il commence à parler. Tout de suite, et naturellement, il étend le sens des mots qu'il apprend, profitant du rapprochement le plus accidentel ou de la plus lointaine analogie pour détacher et transporter ailleurs le signe qu'on avait attaché devant lui à un objet. "N'importe quoi peut désigner n'importe quoi", tel est le principe latent du langage enfantin. On a eu tort de confondre cette tendance avec la faculté de généraliser. Les animaux eux-mêmes généralisent, et d'ailleurs un signe, fût-il instinctif, représente toujours, plus ou moins, un genre. Ce qui caractérise les signes du langage humain, ce n'est pas tant leur généralité que leur mobilité. Le signe instinctif est un signe adhérent, le signe intelligent est un signe mobile.[BERGSON]


[S2001] C'est la faiblesse de l'homme qui le rend sociable : ce sont nos misères communes qui portent nos coeurs à l'humanité, nous ne lui devrions rien si nous n'étions pas hommes. Tout attachement est un signe d'insuffisance : si chacun de nous n'avait nul besoin des autres, il ne songerait guère à s'unir à eux. Ainsi de notre infirmité même naît notre frêle bonheur. Un être vraiment heureux est un être solitaire : Dieu seul jouit d'un bonheur absolu ; mais qui de nous en a l'idée ? Si quelque être imparfait pouvait se suffire à lui-même, de quoi jouirait-il selon nous ? Il serait seul, il serait misérable. Je ne conçois pas que celui qui n'a besoin de rien puisse aimer quelque chose ; je ne conçois pas que celui qui n'aime rien puisse être heureux. Il suit de là que nous nous attachons à nos semblables moins par le sentiment de leurs plaisirs que par celui de leurs peines ; car nous y voyons bien mieux l'identité de notre nature et les garants de leur attachement pour nous. Si nos besoins communs nous unissent par intérêt, nos misères communes nous unissent par affection.[ROUSSEAU]


[S2002] Tout ce qui est peut ne pas être. Il n'y a pas de fait dont la négation implique contradiction. L'inexistence d'un être, sans exception, est une idée aussi claire et aussi distincte que son existence. La proposition, qui affirme qu'il n'existe pas, même si elle est fausse, ne se conçoit et ne s'entend pas moins que celle qui affirme qu'il existe. Le cas est différent pour les sciences proprement dites. Toute proposition qui n'est pas vraie y est confuse et inintelligible. La racine cubique de 64 est égale à la moitié de 10, c'est une proposition fausse et l'on ne peut jamais la concevoir distinctement. Mais César n'a jamais existé, ou l'ange Gabriel, ou un être quelconque n'ont jamais existé, ce sont peut-être des propositions fausses, mais on peut pourtant les concevoir parfaitement et elles n'impliquent aucune contradiction. On peut donc seulement prouver l'existence d'un être par des arguments tirés de sa cause ou de son effet ; et ces arguments se fondent entièrement sur l ‘expérience. Si nous raisonnons a priori, n'importe quoi peut paraître capable de produire n'importe quoi. La chute d'un galet peut, pour autant que nous le sachions, éteindre le soleil ; ou le désir d'un homme gouverner les planètes dans leurs orbites. C'est seulement l'expérience qui nous apprend la nature et les limites de la cause et de l'effet et nous rend capables d'inférer l'existence d'un objet de celle d'un autre.[Hume, Enquête sur l'entendement humain]


[S2003]Notre connaissance des vérités, différente en cela de notre connaissance des objets, a un contraire qui est l'erreur. En ce qui concerne les objets, nous pouvons en avoir connaissance ou ne pas en avoir connaissance, mais il n'y a pas d'état d'esprit déterminé qui puisse être qualifié de connaissance erronée des objets, tant, en tout cas, que nous nous bornons à la connaissance directe. Tout ce dont nous avons une connaissance directe et immédiate est forcément quelque chose ; nous pouvons ensuite tirer des déductions fausses de notre connaissance, mais cette connaissance même ne peut être trompeuse. Par conséquent, il n'y a pas deux solutions en ce qui concerne la connaissance directe. Mais en ce qui concerne la connaissance des vérités, il peut y avoir deux solutions. Notre croyance peut aller à ce qui est faux aussi bien qu'à ce qui est vrai. Nous savons que sur de nombreux sujets, des individus différents professent des opinions différentes et incompatibles ; en conséquence, une partie de nos croyances est fatalement erronée.[B. RUSSELL, Problèmes de philosophie].


[S2004]Le fait que l'ami est autre que le flatteur semble montrer, clairement que plaisir n'est pas un bien, ou qu'il y a des plaisirs spécifiquement différents. L'ami, en effet; parait rechercher notre compagnie pour notre bien, et le flatteur pour notre plaisir, et à ce dernier on adresse des reproches et à l'autre des éloges, en raison des fins différentes pour lesquelles ils nous fréquentent. En outre, nul homme ne choisirait de vivre en conservant durant toute son existence l'intelligence d'un petit enfant, même s'il continuait à jouir le plus possible des plaisirs de l’enfance , nul ne choisirait non plus de ressentir du plaisir en accomplissant un acte particulièrement déshonorant, même s’il ne devait jamais en résulter pour lui de conséquence pénible. Et il y a aussi bien des avantages que nous mettrions tout notre empressement a obtenir, même s'ils ne nous apportaient aucun plais, comme voir, se souvenir, savoir, posséder les vertus, fait des plaisirs accompagnent nécessairement ces avantages ne fait pour nous aucune différence, puisque nous les choisirions quand bien même ils ne seraient pour nous la source d'aucun plaisir. Qu'ainsi donc le plaisir ne soit pas le bien, ni que tout plaisir soit désirable, c'est la une chose, semble-t-il, bien évidente. [Aristote, Ethique à Nicomaque]


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[S2009]Les affaires générales d’un pays n’occupent que les principaux citoyens. Ceux-là ne se rassemblent que de loin en loin dans les mêmes lieux ; et, comme il arrive souvent qu’ensuite ils se perdent de vue, il ne s’établit pas entre eux de liens durables. Mais quand il s’agit de faire régler les affaires particulières d’un canton par les hommes qui l’habitent, les mêmes individus sont toujours en contact, et ils sont en quelque sorte forcés de se connaître et de se complaire. On tire difficilement un homme de lui-même pour l’intéresser à la destinée de tout l’État, parce qu’il comprend mal l’influence que la destinée de l’État peut exercer sur son sort. Mais faut-il faire passer un chemin au bout de son domaine, il verra d’un premier coup d’oeil qu’il se rencontre un rapport entre cette petite affaire publique et ses plus grandes affaires privées, et il découvrira, sans qu’on le lui montre, le lien étroit qui unit ici l’intérêt particulier à l’intérêt général. C’est donc en chargeant les citoyens de l’administration des petites affaires, bien plus qu’en leur livrant le gouvernement des grandes, qu’on les intéresse au bien public et qu’on leur fait voir le besoin qu’ils ont sans cesse les uns des autres pour le produire. On peut, par une action d’éclat, captiver tout à coup la faveur d’un peuple ; mais, pour gagner l’amour et le respect de la population qui vous entoure, il faut une longue succession de petits services rendus, de bons offices obscurs, une habitude constante de bienveillance et une réputation bien établie de désintéressement. Les libertés locales, qui font qu’un grand nombre de citoyens mettent du prix à l’affection de leurs voisins et de leurs proches, ramènent donc sans cesse les hommes les uns vers les autres, en dépit des instincts qui les séparent, et les forcent à s’entraider. [Tocqueville, De la démocratie en Amérique]


[S2010]La morale de notre temps est fixée dans ses lignes essentielles, au moment où nous naissons ; les changements qu'elle subit au cours d'une existence individuelle, ceux, par conséquent, auxquels chacun de nous peut participer sont infiniment restreints. Car les grandes transformations morales supposent toujours beaucoup de temps. De plus, nous ne sommes qu'une des innombrables unités qui y collaborent. Notre apport personnel n'est donc jamais qu'un facteur infime de la résultante complexe dans laquelle il disparaît anonyme. Ainsi, on ne peut pas ne pas reconnaître que, si la règle morale est oeuvre collective, nous la recevons beaucoup plus que nous ne la faisons. Notre attitude est beaucoup plus passive qu'active. Nous sommes agis plus que nous n'agissons. Or, cette passivité est en contradiction avec une tendance actuelle, et qui devient tous les jours plus forte, de la conscience morale. En effet, un des axiomes fondamentaux de notre morale, on pourrait même dire l'axiome fondamental, c'est que la personne humaine est la chose sainte par excellence ; c'est qu'elle a droit au respect que le croyant de toutes les religions réserve à son dieu ; et c'est ce que nous exprimons nous-mêmes, quand nous faisons de l'idée d'humanité la fin et la raison d'être de la patrie. En vertu de ce principe, toute espèce d'empiètement sur notre for intérieur nous apparaît comme immorale, puisque c'est une violence faite à notre autonomie personnelle. Tout le monde, aujourd'hui, reconnaît, au moins en théorie, que jamais, en aucun cas, une manière déterminée de penser ne doit nous être imposée obligatoirement, fût-ce au nom d'une autorité morale. [Durkheim, L'éducation morale]


STT

[STT2000] Renoncer à sa liberté c'est renoncer à sa qualité d'homme, aux droits de l'humanité, même à ses devoirs. Il n'y a nul dédommagement possible pour quiconque renonce à tout. Une telle renonciation est incompatible avec la nature de l'homme, et c'est ôter toute moralité à ses actions que d'ôter toute liberté à sa volonté. Enfin c'est une convention vaine et contradictoire de stipuler (*) d'une part une autorité absolue et de l'autre une obéissance sans bornes. N'est-il pas clair qu'on n'est engagé à rien envers celui dont on a droit de tout exiger, et cette seule condition, sans équivalent, sans échange n'entraîne-t-elle pas la nullité de l'acte ? Car quel droit mon esclave aurait-il contre moi, puisque tout ce qu'il a m'appartient, et que son droit étant le mien, ce droit de moi contre moi-même est un mot qui n'a aucun sens ? [ROUSSEAU]

QUESTIONS - 1) Dégagez l'idée générale du texte et la structure de son argumentation. - 2) Expliquez: "N'est-il pas clair qu'on n'est engage à rien envers celui dont on a droit de tout exiger ? - 3) En quoi toute forme d'esclavage est-elle contraire au droit ?


[STT2001]Si la culture a établi le commandement de ne pas tuer le voisin que l'on hait, qui nous fait obstacle et dont on convoite les biens, cela fut manifestement dans l'intérêt de la vie en commun des hommes qui, autrement, serait impraticable. Car le meurtrier attirerait sur lui la vengeance des proches de la victime du meurtre et la sourde envie des autres, qui intérieurement se sentent tout autant enclins à un tel acte de violence. Il ne jouirait donc pas longtemps de sa vengeance ou de son butin, il aurait bien au contraire toute chance d'être lui-même bientôt abattu. Quand bien même, grâce à une force et à une prudence extraordinaires, il se protégerait d'un adversaire isolé, il ne pourrait que succomber à une union d'adversaires plus faibles. Si une telle union ne se constituait pas, la pratique du meurtre se prolongerait indéfiniment.[FREUD]

QUESTIONS - 1) Dégagez l'idée centrale et les étapes de l'argumentation. - 2) Expliquez: "Si une telle union ne se constituait pas, la pratique du meurtre se prolongerait indéfiniment". - 3) Le respect de la vie d'autrui n'est-il justifié que par l'intérêt commun ?


[STT2002]On peut dire d'une façon générale qu'en voulant rivaliser avec la nature par l'imitation, l'art restera toujours au-dessous de la nature et pourra être comparé à un ver faisant des efforts pour égaler un éléphant. Il y a des hommes qui savent imiter les trilles (1) du rossignol, et Kant a dit à ce propos que, dès que nous nous apercevons que c'est un homme qui chante ainsi, et non un rossignol, nous trouvons ce chant insipide (2). Nous y voyons un simple artifice, non une libre production de la nature ou une œuvre d'art. Le chant du rossignol nous réjouit naturellement, parce que nous entendons un animal, dans son inconscience naturelle, émettre des sons qui ressemblent à l'expression de sentiments humains. Ce qui nous réjouit donc ici, c'est l'imitation de l'humain par la nature.[Hegel]

QUESTIONS - 1) Dégagez l'idée directrice et la structure du texte. - 2) Expliquez, pour les distinguer : " libre production de la nature " , " œuvre d'art ". - 3) Expliquez : " ce qui nous réjouit donc ici, c'est l'imitation de l'humain par la nature " - 4) L'art peut-il rivaliser avec la nature ?


[STT2003]Les actions dont les principes sont en nous dépendent elles-mêmes de nous et sont volontaires. - En faveur de ces considérations, on peut, semble-t-il, appeler en témoignage à la fois le comportement des individus dans leur vie privée et la pratique des législateurs eux-­mêmes : on châtie, en effet, et on oblige à réparation ceux qui commettent des actions mauvaises, à moins qu'ils n'aient agi sous la contrainte ou par une ignorance dont ils ne sont pas eux-mêmes causes. En effet, nous punissons quelqu'un pour son ignorance même, si nous le tenons pour responsable de son ignorance, comme par exemple dans le cas d'ébriété où les pénalités des délinquants sont doublées, parce que le principe de l'acte réside dans l'auteur de l'action lui-même, qui était maître de ne pas s'enivrer et qui est ainsi responsable de son ignorance.[ARISTOTE]

QUESTIONS - 1) Dégagez l'idée principale du texte et son argumentation. - 2) a - Comment Aristote distingue-t-il les actions qui « dépendent de nous » et celles qui n'en dépendent pas ? - b - En vous servant de cette distinction vous expliquerez les exemples du texte. - 3) L'ignorance est-elle toujours une excuse ?


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[STT2009]Pour expliquer ce texte, vous répondrez aux questions suivantes, qui sont destinées principalement à guider votre rédaction. Elles ne sont pas indépendantes les unes des autres et demandent que le texte soit d’abord étudié dans son ensemble.

La loi ne consiste pas tant à limiter un agent libre et intelligent qu’à le guider vers ses propres intérêts, et elle ne prescrit pas au-delà de ce qui conduit au bien général de ceux qui sont assujettis à cette loi. S’ils pouvaient être plus heureux sans elle, la loi s’évanouirait comme une chose inutile ; et ce qui nous empêche seulement de tomber dans les marais et les précipices mérite mal le nom de contrainte. De sorte que, quelles que soient les erreurs commises à son propos, la finalité de la loi n’est pas d’abolir ou de restreindre mais de préserver et d’élargir la liberté ; et dans toutes les conditions des êtres créés qui sont capables de vivre d’après des lois, là où il n’y a pas de loi, il n’y a pas de liberté. Car la liberté consiste à être délivré de la contrainte et de la violence exercées par autrui, ce qui ne peut être lorsqu’il n’y a point de loi ; mais la liberté n’est pas ce que l’on nous dit, à savoir une liberté, pour tout homme, de faire ce qui lui plaît (car qui peut être libre quand n’importe quel homme peut nous imposer ses humeurs ?). Mais c’est une liberté de disposer et d’ordonner comme on l’entend sa personne, ses actions, ses biens et l’ensemble de sa propriété, dans les limites de ce qui est permis par les lois auxquelles on est soumis ; et, dans ces limites, de ne pas être assujetti à la volonté arbitraire de quiconque, mais de suivre librement sa propre volonté.[Locke]

Dégagez la thèse de ce texte et mettez en évidence les étapes de son argumentation.
a - Précisez la conception de la liberté à laquelle Locke s’oppose dans ce texte.
b - En vous appuyant sur l’image de la ligne 4, expliquez : « guider [un agent libre et intelligent] vers ses propres intérêts ».
c - Comment Locke définit-il la liberté ? Expliquez cette définition en vous appuyant précisément sur le texte.
La loi est-elle la condition de la liberté ?


[STT2010]La communauté politique la plus libre est celle dont les lois s'appuient sur la saine raison. Car, dans une organisation fondée de cette manière, chacun, s'il le veut, peut être libre, c'est-à-dire s'appliquer de tout son coeur à vivre raisonnablement. De même, les enfants, bien qu'obligés d'obéir à tous les ordres de leurs parents, ne sont cependant pas des esclaves ; car les ordres des parents sont inspirés avant tout par l'intérêt des enfants. Il existe donc selon nous une grande différence entre un esclave, un fils, un sujet, et nous formulerons les définitions suivantes : l'esclave est obligé de se soumettre à des ordres fondés sur le seul intérêt de son maître ; le fils accomplit sur l'ordre de ses parents des actions qui sont dans son intérêt propre ; le sujet enfin accomplit sur l'ordre de la souveraine Puissance* des actions visant à l'intérêt général et qui sont par conséquent aussi dans son intérêt particulier. (* la souveraine Puissance : l'instance qui détient l'autorité politique).[Spinoza]

1. Dégagez la thèse de ce texte et montrez comment elle est établie.
2. a) Montrez en quoi l'obéissance de l'enfant et du sujet se distingue de l'obéissance de l'esclave.
b) Pourquoi le sujet agit-il « aussi dans son intérêt particulier » lorsqu'il accomplit « des actions visant à l'intérêt général » ?
c) Quelle est la définition de la liberté sur laquelle s'appuie l'argumentation de Spinoza ? Expliquez-la en vous servant des exemples du texte.
3. Est-on d'autant plus libre que les lois auxquelles on obéit s'appuient sur la raison ?