Eironeia dans l'Age de l'Acédie

Le démon du Midi empêche le moine-Pinocchio de ces concentrer sur Soi

Préambule. Un fragment de biographie intellectuelle.

L’ annus mirabilis de ma vie de chercheur est le 2000, et particulièrement l’été de ce 0 du millénaire.

Après une Laurea italienne en philosophie (1997) sur un long travail concernant la réception voltairienne de la Révolution scientifique, j’obtiens en Juin 1999 un DEA en Histoire et Civilisation auprès de l’EHESS de Paris, grâce à l'inoubliable soutien de M.Chaussinand-Nogaret qui a en même temps l’immense bienveillance de me promouvoir comme un sujet « certainement promis à l’élaboration d’une œuvre majeure qui renouvellera notre perception de la pensée des lumières », de même que M.Gérard Jorland, affirmant de moi que je « renouvelle entièrement notre conception des Lumières et montre comment nous pensons dans le droit fil des solutions que les philosophes du XVIIIe siècle ont dégagées».

Ces somptueuses présentations me valent un an de bourse à l’étranger de la part de l'université la Sapienza de Rome

Tout au long du 2000 je suis donc un thésard qui s’interroge sur les conditions de pensabilité du « progrès » en toutes ses formes : évolution de la vie, de l’esprit individuel, de l’Histoire avec un grand H (bref: des "êtres organisés"). Je me convainc définitivement qu’aucune démarche « naturalisante » ne pourra jamais faire l’affaire : n’importe quel « progrès », dans n’importe quelle dimension du Cosmos (naturel ou humain) s’enracine nécessairement dans une force d’ordre représentationnel (ce qui ensuite plaira beaucoup à Mme Angèle Kremer Marietti). Naturaliser/matérialiser le fait général de l’évolution des « êtres organisés » est une entreprise vaine. Il faut franchement et sans ambiguïté rétablir la primauté ontologique de la Représentation sur la matière-à-représenter. En l’occurrence, de l’esprit humain sur le tissu de « faits historiques » dont il se nourrit et que puissamment s’assimile en poursuivant son épanouissement et sa joie d’exister.

La graine féconde de ces idées s'exprime clairement dans un essai que j'écris au printemps 2000 "Archaïsme et Modernité. L'histoire à l'époque des lumières" dont on peut liri ici le PREAMBULE: Le progrès de la civilisation et la condition actuelle de l’épistémologie de l’histoire, où méchamment je m’en prends à toute tentative de reconduire le progrès historique à des dynamiques soi-disant « naturelles ». C’est un essai qui plaît beaucoup à M. Alexis Philonenko (qui dès notre première rencontre en 1999 pensait de moi que je suis "profond comme Fichte" - comme il l'écrira dans sa Préface à mon "La science et la voix de l'évenement" p.16 - tout en ayant la nature d'une tortue promise à un destin de "serpent volant")...qui s’en fait par conséquent le sponsor auprès de l’EHESS, pour que je sois élu comme le candidat étranger officiel pour une bourse de la Chancellerie des Universités de Paris. L’EHESS répond à l’appel, et je deviens en effet le candidat élu.

Mais voilà le Vide devant moi: ma bourse italienne avait désormais épuisé ses fonds : il fallait donc impérativement que je gagne celle des Chacelleries des Universités de Paris. Mais… tout se taisait autour de moi, et je ne pouvais pas me permettre de rester suspendu aux aléas d’une décision qui ne dépendait plus en rien de moi.


Or voilà ce qui comptait pour moi:

1) celle qui se dévine dans cet essai si prisé par Philonenko n’est pas tout à fait une simple hypothèse de recherche peut-être-oui-peut-être-non, mais l’indice à mes yeux évident d’une authentique mine d’or (c’est bien ainsi que s’exprimeront M. Gérard Vergnaud et M.Bruno D’Amore dans la Préface à celle qui sera en effet ma thèse après dix ans de fouilles et d’extractions)…quant aux potentialités réelles des concepts/graines que je viens de me forger, et cela à tous les niveaux impliqués par ma notion, forte et absolue, de « progrès » : bio/neurologique, psychologique, pédagogique, scientifique, spirituel, historique.
2) Ce que je venais de comprendre dans la théorie jaillissait chez moi d’une source palpitante de vie et de souffrance : mon histoire de Grand Migraneux, qui venait juste, enfin, de trouver son dénouement.

Pendant quelques 25 ans j’ai été crucifié à une forme multiple et extrêmement violente de migraine/céphalée. De l’intérieur, je connais très bien les rapports tourmentés d’haine/amour qui lient la Migraine au Migraneux, son esclave. De l’intérieur, je connais donc très bien l’enchevêtrement si sournois entre Réalité (neurologie) et Représentation (ressentir, pensée), qui rythment la vie fatalement hypocondriaque du Migraneux...où bien sûr "Représentation" ne signifie EN RIEN « fiction » ou « simulation », mais qui d'autant plus puissamment nous domine – nous comme êtres à la fois incarnés et pensants - tels des victimes à torturer pour le simple plaisir de le faire…jusqu’à ce que nous n’arrivions à en démasquer les louches manigances. La Migraine, ou : « les Manigances de la Représentation ! »

Bref, en ce mirabilis été 2000 j’avais à la fois tracé le chemin pour mes prochaines dix années de recherches (revenant à fonder scientifiquement, c’est-à-dire avec des outils conceptuellement contraignants, ce que je savais savoir) et pour ma définitive guérison. Et en effet, ma dernière crise de migraine remonte au réveillon 1999-2000…

En revanche, le monde avait épuisé sa disponibilité à m’aider matériellement. Bien que candidat officiel de l’EHESS… voilà je me voyais paumé au bon milieu d’un béant Néant Épistémologique. Comme je l’explique dans le youtube dédié à cette histoire, se guérir sa propre migraine grâce à un usage avisé de son esprit, est, pour l’Âge de l’Acédie a) ABSOLUMENT IMPOSSIBLE (car pour cet Âge l’esprit coïncide avec le Néant, qui tout en étant le Grand Protagoniste du Présent, justement pour cette raison n’existe pas) ; B) ABSOLUMENT INTERDIT, car la (Techno-)Science à l’Âge de l’Acédie est la source ultime de la Norme, à la fois morale, métaphysique et surtout théologique. Or, se guérir sa propre migraine n’est pas NORMAL. Donc, si hélas tu as osé le faire a) tu n’existes pas ; b) tu es fou ; c) tu es un pécheur.

Face à cette situation, j’ai dû constater que pour faire aboutir mon projet (bien accrocher au sol du monde historique le mousqueton de mes découvertes) je devais rassembler en moi trois éléments qui normalement appartiennent à des instances différentes de la réalité : j’étais le FAIT à récolter ; je portais la THÉORIE pour expliquer ce fait (et sans laquelle ce même fait ne peut pas se produire) ; et je devais me faire Institution. Au fait, à la Cour de la Techno-science s'auto-proclamant "falsifiable", aucune institution scientifique ne considérait le propos « j’ai moi-même guéri ma migraine, et je sais vous expliquer comment j’ai fait, dans les termes les plus simples et communs de notre tradition scientifique »... comme une phrase intéressante. Loin de là ! Il s’agit là d’une phrase bien scandaleuse pour la Science à l’Âge du Néant Acédieux, car son ennemi juré est justement un sujet humain vivant et pensant par sa tête, et capable, par conséquent, de porter en soi la source substantielle de son propre mieux-être.

Très heureusement, des individus existent toujours, même (et d'autant plus) au coeur des marécages de l'Histoire Collective. Des savants que j'ai patiemment interpellés m'ont donc soutenu et promu. A côté de ceux que je viens de citer (Chaussinand-Nogaret, Gérard Jorland, Alexis Philonenko, Angèle Kremer-Marietti, Gérard Vergnaud, Bruno D'Amore) tel fut aussi le cas de M.Pierluigi Scapicchio - neuropsychiatre d'envergure, Président de la Société Italienne de Psychiatrie - qui depuis 1994 fut en même temps le médecin de mon SNC (qui est toujours et nécessairement, si migraneux, aussi dystimique) et un enthousiaste promoteur de ma "carrière" scientifique.

Cela n'empêchait toutefois que si j'avais à attendre que quelqu'un d'autre m'écoute pour continuer mes recherches, j'aurais dû arrêter de manger, m'habiller, m'abriter, et donc aussi de rechercher...

Donc, aigument conscient d’avoir à payer une dette à ce qui (=x) dans moi-même, m’avait fait cadeau de ma propre guérison, j’ai accepté ce défi : rester ferme et fidèle dans "le droit fil" des paroles dont M.Chaussinand-Nogaret et M.Jorland m'avaient honoré: il ne s'agissait évidemment pas que de "re-penser" les Lumières... car les Lumières ne pensent que la réalité qu'elles sont par là-même capables de librement et audacieusement se forger en pleine autonomie.

Il fallait donc bien que je sois moi seul ces trois choses à la fois – le Fait, la Théorie, l’ Institution –... et après quelque trois ans dans la nature pour me forger des nouveaux outils existentiels (cf. mon CV), en novembre 2003 j’ai créé comme entreprise le Grand Voilier d’Eironeia, qui a donc permis la traversée de mes patates américaines jusqu’à ce 2010 où j’ai enfin atteint le port de mon doctorat.

Depuis lors, et pendant que je faisais face à des importantes difficultés essentiellement dues au fait que le vieux monde n'aime pas être dépassé par le Nouveau ma thèse est restée là , plantée débout comme un petit soldat qui guette la nuit, ou le drapeau américain - voire la rose de Saint-Exupery - tout seuls sur la Lune… mais par là même bien prêts à s’expliquer à quiconque leur demande de le faire…

On ne sait jamais… un jour... peut-être... l’air frai et le sourire de étoiles accompagneront le rêve d’un Petit-Prince-Savant soupirant d'une nouvelle époque…


Il est maintenant grand temps de parler de l'objet éminent de mes recherches: l'Acédie... l'affreux Démon du Midi.

L'Acédie: objet impensé/impensable de la (Techno-)science de notre Âge

Acédie de Pinocchio...à la télécommande

Pinocchio perd ses pieds engourdis d'acédie L'image la plus commune de l'acédie comme paresse: végéter au zapping

D’ordinaire, on entend « acédie » et on comprend « paresse » comme « inertie »… d’où l’image ci-dessus - à gauche notre Pinocchio, à droite celle utilisée par un site catholique, afin de traiter de l’Acédie en toute son envergure de péché capital (le plus important): l’image d’un ado-Oblomov s’annihilant dans la fénéantise tamasique du zapping.

Une telle image, en l’occurrence, n’est pas fausse mais elle doit s’approfondir en s’enrichissant de son opposé (hyperactivité) à son tour intérieurement articulé selon les deux pôles du divertissement et de l’affairement

C’est en effet bien ainsi que tout le monde s’accorde, depuis toujours, pour caractériser l’Acédie en son irréductibilité à la Paresse et à l’Ennui : le moine/Pinocchio acédieux dont premièrement nous parle Évagre le Pontique (cf. cet intéressant article de synthèse de Gaëlle Jeanmart , ou Évagre lui-même est cité en premier, à la p.8) seul dans sa cellule violemment résiste face au livre à étudier/méditer. Il s’ennuie… il est paresseux, certes (donc immobile, « akineton ») mais par là même il brûle d’une bougeotte (« dys-kineton ») qui le pousse à quitter sa cellule et à s’affairer (hyper-kineton !) dans un ensemble d’activités qui en réalité ne font qu le détourner (di-vertere) de la seule chose qu’il devrait faire : se poser, se calmer, concentrer son attention sur ce qui compte réellement : l’espace intérieur de son âme, d’où seulement une réelle attention (= soin= « kédos », d’où « a-cédie ») et donc une réelle intelligence, peuvent surgir.

Et bien, notre âge est l’Âge de l’Acédie et de la Techno-science sa pretresse, de ce que c’est bien à travers ce Péché Capital tueur du Dieu qui devrait le punir, que le Néant s’installe en Souverain dans nos vies... ainsi dépouillées de tout Être et tout Âme (par conséquent, l’œuvre du penseur éminent de la mort de Dieu peut-être parcourue comme une méditation ininterrompue de l’Acédie [1]).

Nous pouvons observer cela dans le détail, en consdérant la façon dont Pinocchio se laisse à présent capturer par les marionnettes ses potes au théâtre de Mangiafuoco-Techno-Science, plutôt que faire son dévoir d'élève attentif et studieux.

La Techno-science (Voix du Néant) a su en effet se forger son propre théâtre-à-marionnettes, pour y condenser toutes ces dimensions de l’acédie, que nous venons de voir, entre elles apparemment si lointaines. Ce Théâtre de Mangiafuoco n'est rien d'autre que le SMARTPHONE , qui s’impose donc sans conteste comme l’ Objet Acédieux par Eccellence.

En effet, c’est bien contre le mur du smartphone qu’à présent se brise le désir du prof./éducateur que Pinocchio – lequel de ce fait est par Michel Serres appelé « Petite Poucette » : sa motricité essentielle se concentrant - la tête/smartphone sous le bras comme Saint Denis l'évêque décapité - dans le deux pouces enivrés par l’écran tactile et ses émanations dopa-sérotoninées – … que Pinocchio, dis-je, gracieusement lui octroie un peu de son attention.

Voilà, ci-dessous, une série de photos d’élèves (glisser la souri sur l'image) que j’ai prises dans un lycée français où j’ai travaillé, et d’étudiants qui, dans la même ville vivaient leur journée à la bibliothèque :

Smartphone, l'objet acédieux par eccellence

Elèves de lycée au smartphone à la gauche d'une porte ...d'autres élèves au même moment au smartphone à la droite de la même porte ...et d'autres élèves encore, au même moment, au smartphone tout au long du couloir Etudiants de la même ville attendant au smartphone de rentrer dans la bibliothèque ... ces mêms étudiants au smartphone une fois rentrés dans la bibliothèque

Ces images très éloquentes montrent en quoi le smartphone est l’Objet Acédieux par Eccellence. Pinocchio (l’élève/étudiant de n’importe quel âge) ne parle même plus avec Lucignolo. En silence, enfermé sur soi, il montre une expression à la fois : d’Affairement/Divertissement tout concentré qu’il est, dis-trait, dans sa bulle, de toute stimulation environnementale ; d’Ennui (l’expression de son visage), d’Inertie (la posture de son corps appuyé/vautré), d’Hyperactivité (ses pouces/ses yeux). L’École – Voix de la Fée aux Cheveux-Bleues – se voit impuissante à arrêter une telle déferlante. Tête-de-Denis-Smartphone sous le bras, google/wiki/facebook/etc. est l’évidente légitimation de la triche, du travail fait par tous et par personne, des notes prises en photo etc.

Pinocchio googlisé ne conçoit même pas qu’une « recherche » proprement dite puisse exister, ainsi qu’à ses 18 ans, conduisant sa voiture par google-map, il ne conçoit même pas ce qu’est « s’orienter» ou consulter une carte routière. Tout ceci est du connu.

Pinocchio est donc bien le vrai Moine Acédieux de notre âge.

Ce qui nous intéresse ici est le rapport entre la voix de la techno-science productrice de smartphones capables de capturer totalement le "cerveau" de Pinocchio, et l'Acédie comme objet logique, métaphysique, scientifique.

Ce rapport est celui de l'impensabilité .

Le but de mes recherches est justement celui de rendre l'Acédie (et avec elle Pinocchio lui-même, et toutes ses phobies) un objet scientifiquement pensable et donc soignable.

L'Acédie comme absence mentale

Le trait commun à toutes les caractéristiques de l’Acédie de Pinocchio-au-smartphone saute violemment aux yeux et frappe de plein fouet tout enseignant ayant hélas à s’y confronter : diverti/affairé, inerte/hyperactif, ennuyé/concentré à la fois… Pinocchio est, transversalement à toutes ces postures psychophysiques qui sont les siennes, mentalement absent.

Son « attention » n’en est une que dans le sens où un patient en train d’être hypnotisé par le mouvement mesmérique du pendule est extrêmement attentif à ses oscillations. L’« attention » capturée par les objets qui, tétanisant ses pouces frénétiques, se succèdent fragmentés sur la surface bariolée de l’écran tactile est le contraire rigoureux de « smriti/sati » : l’attention - au sens hindou/bouddhiste - du sujet méditant, bien fixé dans la continuité d’un flux mental ininterrompu – en « dharana/dhyana » - dans sa propre présence-à-soi.

Tout au contraire, l’état acédique de Pinocchio-au-smartphone est bel et bien cet « état hypnoïde » supposé par Breuer, à l’époque glorieuse des débuts de la psychanalyse, être à l’origine du traumatisme générateur de névrose. Un état de quasi-rêve où l’esprit adhère par mimésis/osmose à la fragmentation absolue des objets se succédant devant lui : ce que Patanjali appelle « viksepa », dispersion centrifuge de l’esprit. Les pouces captés par l’écran de sa Tête-de-Denis font sautiller ses yeux mentaux d’une fleur à l’autre de ce pré infini, infiniment varié, infiniment stérile et appauvrissant. Fragments de phrases sans orthographe écrits vers « groupes » indéfiniment changeant déstructurent toute force de synthèse mentale et toute profondeur de compréhension. Le langage se tient à la surface impénétrable du Geheim – le commun/vulgaire d’un bla-bla sans tête ni queue ni corps.


Or cette condition hypnoïde d’absence mentale en sa structure centrifuge (viksepa) et non centripète (la « mens in se conversa » de Descartes) est évidemment celle d’une permanente fuite de soi. Pinocchio-acédieux s’évite soi-même en fuyant tout contact réel et posé avec son intériorité, dont il a honte et peur, et qu’il n’ose même pas nommer en tant que telle, en craignant le ridicule, voire le recours au psy, dans le sens de quelqu’un censé le soigner d’une telle pathologie.

Or cet aspect transversal de fuite de soi propre de l’Acédie nous conduit à la façon dont Saint-Thomas (Summa, Secunda secundae, Question 35) décide de la définir. Ils se dirige non pas vers les traits saillants mais de surface de sa phénoménologie immédiate (affairement/divertissement/ennui/inertie/hyperactivité etc.) … mais bien plutôt à sa cause ultime et profonde : une posture active de l’âme, cultivée par celle-ci (et donc bien un péché, pas une simple « passion » dont le sujet est affecté malgré soi) de dégoût et de « tristesse provenant d’un bien spirituel » (Art.1, Réponse). L’âme de l’acédieux est dégoutée et repoussée par la nature spirituelle du « bien » qu’on lui propose. Mais attention : Thomas observe (Art.2) que tout vice, en tant que tel – puisqu’il poursuit le contraire de la vertu à laquelle il s’oppose – fuit l’élément spirituel qui de toute vertu, en général, est l’essence. Il faut donc trouver qu’y a-t-il de spécifique dans l’Acédie pour en faire le dégoût du Spirituel, par antonomase.

Pour répondre, Thomas observe que toute action humaine – susceptible en tant que telle d’être vertueuse ou vicieuse – a un bien comme finalité, et cela au sens banal que tout sujet cherche son bien, quoi-qu’il- fasse. Mais il ajoute (en suivant en cela Aristote) que toutes les lignes de forces tracées – comme par autant de vecteurs – par nos actions particulières visant chacune tel ou tel bien à la minuscule convergent à l’infini vers le Bien à la majuscule : subjectivement, notre Bonheur, objectivement Dieu, le Bien en Soi. Dieu est donc au cœur de toutes nos actions, il en est la finalité ultime et la vie pulsante. Mais voilà « Dieu, personne ne l’a vu » (Jean 1, 18)… quelle serait en effet la tête de Dieu ? L’élément commun à toute action/finalité déterminée ne saurait évidemment pas avoir un aspect déterminé ! Existe-t-il, donc, une action particulière ne visant que Dieu lui-même, ou le « Spirituel » en ta que tel, dans sa pureté ? La réponse est OUI, bien sûr – tout le monde la connaît, et toute les traditions la posent comme cœur pulsant de tout vrai bonheur - : c’est la « non-action » du repos contemplatif, de cette paix de l’âme, qui « rentrée chez soi » se donne le temps de reprendre son souffle, dans le repos de la Contemplation (Sénèque De Vita Beata : « Le bien de l’âme, c’est à l’âme de le trouver, si jamais elle a le temps de respirer et de rentrer en elle-même »). Et Saint Thomas de conclure :

1. L'acédie est contraire au précepte de sanctification du sabbat qui prescrit, selon qu'il est un précepte moral, le repos de l'esprit de Dieu. A cela s'oppose la tristesse spirituelle à l'égard du bien divin.
2. L'acédie n'est pas un éloignement de l'esprit envers un bien spirituel quelconque, mais envers le bien divin, auquel l'esprit doit s'unir de toute nécessité. Si quelqu'un s'attriste parce qu'on l'oblige à accomplir des oeuvres de vertu auxquelles il n'est pas tenu, il ne commet pas le péché d'acédie. Mais il le commet lorsqu'il s'attriste de ce qu'il doit accomplir pour Dieu.

Nous dirons alors, grâce à cette définition, qu’en se fuyant « soi-même » l’Acédieux a en horreur ce cœur au cœur de son âme qu’est son Soi à la majuscule (on peut le nommer de mille façon, suivant mille traditions…), et qui structurellement demeure « invisible » car irréductible à toute détermination extérieure, à toute action particulière. Ce que le « mental absent » de l’acédieux évite comme le pire des maux est cette contemplation qui seule, au cœur de toute action, fait de celle-ci une « action » au sens réellement humain, accomplie en pleine présence d’esprit.

NUL BESOIN, évidemment d’adhérer à telle ou telle confession religieuse pour comprendre et adhérer à ce que je viens de dire, la perte de la Contemplation, de la fixation de son esprit dans une posture de repos et de présence qui dépasse toute limitation « humaine, trop humaine » de l’homo faber/oeconomicus, étant EN SOI (et pas que pour les croyants-pratiquants, qui d’ailleurs, au jour d'aujourd'hui, sont moyennement bien loin de s’en préoccuper) le pire des fléaux de l’Âge du Néant :

LAMENTO. — Ce sont peut-être les avantages de notre époque qui amènent avec eux un recul et, à l’occasion, une dépréciation de la vita contemplativa. Mais il faut bien s’avouer que notre temps est pauvre en grands moralistes, que Pascal, Épictète, Sénèque, Plutarque, sont à présent peu lus, que le travail et le zèle — autrefois escorte de la grande déesse Santé — semblent parfois sévir comme une maladie. Comme le temps manque pour penser et garder le calme dans la pensée, on n’étudie plus les opinions divergentes : on se contente de les haïr. Dans l’énorme hâte de la vie, l’esprit et l’œil sont accoutumés à une vision et à un jugement incomplets et faux, et chacun ressemble aux voyageurs qui font connaissance avec le pays et la population sans quitter le chemin de fer. Une attitude indépendante et prudente de la connaissance est jugée presque comme une sorte de manie ; la liberté de l’esprit est déconsidérée spécialement par les savants, qui voudraient trouver, dans son art de considérer les choses, leur solidité et leur labeur d’abeilles et qui l’exileraient volontiers dans un seul coin de la science : au lieu qu’elle a le devoir tout autre, et bien supérieur, d’étendre d’une position isolée son commandement sur toutes les forces de la science et de l’érudition, et de leur faire voir les voies et les buts de la culture. — Une plainte comme celle qui vient d’être entonnée aura sans doute son moment et résonnera un jour d’elle-même, dans un retour offensif du génie de la méditation » Nietzsche, Humain trop humain § 282

Sur cette base, nous affirmons donc que l’ « absence mentale » de Pinocchio-au-smartphone est bien l’essence de son Acédie : péché capital de fuite-de-soi comme fuite du Soi, à la majuscule : ce noyau de soi-même d’où seule surgit un action réellement humaine car à-soi-présente et donc effectivement appropriable par le sujet qui l’accomplit.

Remplacer le primate possédé par une assemblée de démons...

Or il n’y a rien que la Techno-science – productrice des smartphones et de leur capacité de capturer le "cerveau" de Pinocchio – interdise avec plus de véhémence de penser que la notion d’ absence mentale comme fuite de soi.

On ne saurait en effet ne pas reconnaître que le cycle de neurotransmission cerveau-smartphone-pouces constituant l’identité motrice de Pinocchio/Petite-Poucette-à-la-Tête-de-Denis est extraordinairement actif et opérationnel justement au moment où le sujet est le plus mentalement absent, le plus éloigné de soi, du Soi… bref de cet état de Présence Maximale à lui-même que l’on appelle Contemplation … en l’occurrence de Dieu, si l’on choisit d’appeler de ce nom cet élément du sujet qui s’active justement au moment où tout le reste se calme pour jouir du Repos du Sabbat, come dissipation et anéantissement de toute Acédie.

La Techno-science, dis-je, interdit de penser cet état mental de repos et de Pensée-de-Soi. Pourquoi donc ? Peut-être, diriez-vous, par ce que un mental humain abritant en soi une partie divine (donc non-humaine, par définition !) n’est pas un objet admissible pour une science qui se veut, en tant que telle « naturelle », du fait même qu’elle est « science » ?

Et bien... PAS TOUT A FAIT! Vous avez bien tort!

Écoutons en effet la façon dont les coryphées de la neuro-cognition symbolique/mathématique décrivent notre Pinocchio et son cerveau lorsqu’il est capturé dans la lecture des signes qui s’entre-suivent sur l’écran :

« À l'école élémentaire, nos enfants apprennent les mathématiques modernes avec un cerveau initialement destiné à la survie dans la savane africaine. Lorsque notre cerveau est confronté à une tâche à laquelle la biologie l'a mal préparé telle que multiplier deux chiffres mentalement, il recrute un vaste réseau d'aires cérébrales dont les fonctions n'ont initialement rien de commun avec les mathématiques, mais qui, collectivement, parviennent au but ». [Stanislas Dehaene, La Bosse des Maths] -

« L'ENIGME DU PRIMATE QUI SAIT LIRE - Notre capacité d'apprendre à lire pose une curieuse énigme, que j'appelle le paradoxe de la lecture. […] Nous partageons les émotions de Nabokov et la théorie d'Einstein avec un cerveau de primate conçu pour la survie dans une savane africaine ». [Stanislas Dehaene, Les neurones de la lecture]

Lorsque la Neuroscience représentée par Stanislas Dehaene regarde notre Pinocchio capturé par les symboles qu’il est en train de lire et faire s’entresuivre sur son écran, il ne voit pas un ENFANT concentré TOUT ENTIER (tout son corps + toute son âme) dans la lecture, mais bien un SINGE qui ne lit qu’avec « SON CERVEAU » « destiné », « conçu » (par QUI ??) pour la savane.

Mais ce n’est pas tout.

Car lorsqu’on demande que fait-il, au juste, le « cerveau » de notre singe assis dans le couloir d'un lycée - ayant perdu la route de la savane - lorsqu’il perçoit et comprend les paroles apparaissant sur son écran tactile, Dehaene nous déclare avec assurance que pour répondre il traitera le problème « sous un angle résolument mécaniste » [Ibid. 28].

Écoutons donc cette réponse mécaniste

« UNE ASSEMBLEE DE DEMONS - Plusieurs modèles de l'accès au lexique mental parviennent aujourd'hui à reproduire les performances de la lecture humaine, dans des conditions proches des contraintes imposées par notre système nerveux. Pratiquement tous reposent, de près ou de loin, sur les idées fondatrices d'Oliver Selfridge qui, pour rendre compte des opérations mises en œuvre dans la reconnaissance des lettres, avait proposé dès 1959 la métaphore d'une assemblée de démons ou « PANDEMONIUM ».

Cette comparaison haute en couleurs, il nous faut imaginer un immense hémicycle – c'est le lexique mental – où sont rassemblés des dizaines de milliers de démons en compétition. Chaque démon est le représentant d'un mot. Il entend bien le faire savoir en criant vigoureusement lorsqu'il pense que son mot doit être défendu. Lorsqu'un mot apparaît sur la rétine, tous les démons l'examinent simultanément. Ensuite, ils se manifestent s'ils estiment que leur mot a de bonnes chances d'être présent. Ainsi lorsque survient le mot « caramel », le démon qui représente ce mot se met à hurler. Cependant son voisin, qui a cru voir « carmel », s'agite également. Caramel ou carmel ? Après une brève période de compétition, le défenseur de « carmel » doit s’incliner – il est clair que son adversaire trouve dans le stimulus « caramel » plus d'arguments en sa faveur. Le mot est enfin reconnu, et son identité peut être transmise par le démon vainqueur au reste du cerveau. » [Dehaene 2007 : 73-74. Les italiques sont de moi.]

Bref, notre techno-science « résolument mécaniste » ne se fait aucun souci d’appartenance de genre : voilà l’esprit de cet adolescent humain perdu dans sa lecture soudainement devenir a) que son propre cerveau amputé, b) le cerveau d’un singe, c) une assemblée de démons hurleurs.

Notre proposition – que l’on dise que l’état mental de ce PRIMATE POSSEDÉ est celui d’une ACÉDIEUSE FUITE-DE-DIEU – ne saurait donc pas scandaliser une telle vision, même si ô combien "mécaniste"!... Quoi de plus compréhensible, d’autre part, que l’histoire d’une légion de diables hurleurs habitant la matière grise d’un gorille soupirant la savane, qui prend la fuite face à l’éventualité d’une rencontre rapprochée avec le Créateur, vraisemblablement accompagné par ses armées célestes ?

Non : le techno-savant « mécaniste » (qui, il faut bien l’avouer, n’arrête pas de parler du DIABLE !) n’est pas tout à fait inhibé ni par les spirites, ni par les exorcistes, ni par les moines et les saints médiévaux et leur théologie révolue. Et en effet, ce n’est pas pour cette raison que j’affirme que notre techno-science interdit de penser l’Absence Mentale comme fuite du sujet loin de la Contemplation.

La raison de cette interdiction est bien plus structurelle, profonde et sournoise.

Laquelle c’est donc ? Pourquoi la techno-science rend-elle impensable la Contemplation de Soi, et donc l’Acédie qui n’est que son négatif conceptuellement rigoureux?

Réponse : car celle de la Contemplation pendant le Repos du Sabbat n’est pas une « opération » . Tout au moins, ce n’est pas une opération comme « multiplier deux chiffres mentalement », selon l’exemple choisi par le techno-savant ci-dessus


Je m’explique

...par un homme qui contemple Dieu-en-Soi

La techno-science enseigne à Pinocchio que pendant l'heure de maths son esprit "opère" (=FAIT des choses). Et ce, en commençant par apprendre à son esprit=cerveau les "4 OPERATIONS". 1) l' addition, grâce à des "manipulations" d'entassement de 2 ou plusieurs objets: des cubes, des briques...; 2) la soustraction, grâce à des manipulations sur ces mêmes objets (évidemment, au moins 2!) préalablement entassés; 3) la multiplication, qui n'est qu'un entassement-d'-entassements (seulement, plus rapide); 4) la division, qui revient à défaire le déjà fait... évidemment sur au moins 2 objets (ou un objet entier (une pizza) à découper=soustraire=désentasser). Donc violà: 1, 2, 3, 4... c'est tout!

Mais... qu'en est-il de l' élévation à la puissance?.

Et bien - dit le techno-enseignant à Pinocchio - l'élévation à la puissance n'est même pas une opération (il n'y en a que 4!). Car il ne s'agit là évidemment qu'encore et toujours d'un entassement (...d'entassements-d'entassements)... C'est à dire d'une multiplication de multiplications (addition-d'additions-d'additions...TRES-TRES rapide! )... opérant par conséquent - dirait Dehaene - sur "au moins deux facteurs". Evidemment!.


Mais voilà... une Nécessité (ANANKÉ) Logique, Sémantique et Métaphysique - une Vérité Définitive et Incontournable, aux fondements mêmes les plus fondamentaux des Mathématiques de Tous les Temps, et de leur histoire à la fois collective et individuelle - oblige le mathématicien (techno- ou authentique qu'il soit) à confesser que cette façon de parler et de "manipuler" (...mais quoi DONC?) est totalement dépourvue de sens, comme je l'ai exppliqué à mon jury de thèse le jour de ma soutenance, en me basant sur un texte d'enseignement pour les collégiens, que je réprends ici:

(14)« Définition. - On appelle "puissance" d’un nombre relatif le produit de plusieurs facteurs, tous égaux à ce nombre : an = a · a · a …· a (n fois). Or, sur la base de cette définition de puissance, l’écriture a1 est DEPOURVUE DE SENS; on pose alors par convention que cette base est égale à a, à savoir a1 = a.

Supposons maintenant a0, et considérons l’identité an:an= 1 (car le quotient d’un nombre divisé par lui même est égal à l’unité). Or nous connaissons la propriété des puissances selon laquelle an:an=an-n, donc a0, qui est une écriture formellement DEPOURVUE DE SENS. Puisque donc, nous avons constaté que an:an= 1, il est spontané de poser la convention a0=1 » [Chiellini 1980: 85-88. Ma trad.]

«Sur la base de notre définition de la puissance dans les termes d’une suite de multiplications - affirme l'auteur - les expressions « a0» et « a1 » sont dépourvues de sens – car une multiplication avec un seul ou zéro facteurs n’a aucun sens – : il est donc spontané de poser par convention qu’elles sont néanmoins valables ».

Le techno-enseignant nous dit deux choses : a) qu’une certaine évidence mathématique rayonnant sa vérité ici et maintenant devant nous est néanmoins « totalement dépourvue de sens »; b) que dans un cas pareil notre « réaction spontanée » est de « poser par convention qu'elle est néanmoins valide.

La première affirmation (le manque de sens d’une opération sur aucun ou un seul élément) vient - évidemment - de cette histoire d'entasser/manipuler des "choses".

La deuxième affirmation en revanche, incarne l’orientation générale d’une politique éducative : elle nous dit non pas ce qui est effectivement spontané dans un cas pareil – lors de la première rencontre d'un enfant avec un flagrant non-sens mathématique – mais ce qui doit le devenir étant donné les finalités fondamentales de l’enseignement des mathématiques dans notre civilisation.

En fait, si nous observons la suite ci-dessous (FIG.3 de ma thèse)

…nous pouvons re-vivre en prise directe le moment même où notre mouvance spontanée ne décide certes pas de « poser par convention » quelque chose de totalement incompréhensible, mais bien au contraire S'ARRÊTE, ARRÊTE toutes ses "manipulations" (=opérations) pour se demander ce que l’âme de Socrate se demande dans le célèbre livre VIIe de la République autour des flagrants non-sens que seules les mathématiques sont en état de produire avec un tel degré de violence : ti pote semainei… qu’est-ce qu’il est en train de se passer ?

Vous la voyez là? Bonjour la CONTEMPLATION!

... et bonjour l'interdiction techno-scientifique de s'y arrêter , reprendre son souffle, s'interroger ... au prix de paraître stupide... au prix de ne pas "opérer" - ne pas entasser toujour et encore des briques (car on ne pas entasser 0 briques!) du style esclave-de Pharaon...

Bref... la réalité ultime de notre Âge - l'Âge du Néant Techno-scientifique - est que Pinocchio est tellement acédieux car c'est la Techno-science elle-même, la chose la plus paresseuse et acédieuse que le monde ait jamais connu . C'est la techno-science elle-même qui lui apprend de son plus jeune âge que contempler ce qu'on ne peut pas manipuler revient à "ne rien faire"... non pas dans le sens noble et vénérable de l' OTIUM philosophique ou skolé (d'où "école")... mais dans le sens ridicule et socialmente interdit d'une fénéantise "totalement dépourvue de sens".

Pinocchio pourrait certes, à l'occasion de la rencontre avec un spéctacle aussi énigmatique que a1=a "opérer" avec UN SEUL facteur - à savoir CONTEMPLER "a" comme UNE "puissance". Il pourrait aussi, à l'occasion de la rencontre avec un spéctacle aussi énigmatique que a0=1 "opérer" avec 0 facteurs... c'est à dire CONTEMPLER ce que Brahamagupta en personne (mathématicien/yogin hindou du VIIe siècle, père "créateur" du 0 comme nombre) appelait - avec Patanjali et le Bhagavadgita "sunya", c'est à dire VIDE... en y ressentant et en y voyant une puissance créatrice de formes.

Il pourrait le faire: aucune difficulté "cognitive" ne s'y oppose ... comme je le montre dans mon Sperare nella scuola quant au lycée, et SURTOUT dans les exemples de cours sur le 0 au collège, ici même dans ce site.

Pourquoi il ne le fait pas? Evidemment... car Pinocchio n'a surtout pas pas envie de "skolé"! Mais, en tout premier lieu, car le Grand Pinocchio de âge n'est rien de moins que la "science" même qui devrait le lui enseigner!

Notre "science" n'en est pas une. Surtout, elle ne veut pas l'être. Elle n'est qu'une Techno-science: une science du FAIRE, de l'OPERATION-OPERANTE qui entasse des briques pendant que l'opérateur - qui ne comprend rien à ce qu'il fait - se taît dans le désarroi car c'est cela q'on lui dit toujours. Dès qu'il est tout petit: "Minus times minus is plus... The reason for this we need not discuss" (exemple tiré de Gelman & Gallistel, The Child's Understanding of number Harvard 1978, P.180)... jusqu'à l'Âge Majeure du post-doc en Mécanique Quantique: "Shut up and calculate".

Dans son Acédie toujours plus entêtée, notre neuro-techno-science n'a donc pas mis à point un cadre conceptuel rigoureux pour penser que fait- il, au juste, le "mental absent" de Pinocchio/Petite-Poucette lorsque son cerveaux est frénétiquement en train d' "opérer"; voire un "mental présent" à ses propres opérations, sans néanmoins s'y réduire, c'est à dire un mental qui sait se contempler à l'oeuvre.

Ceci est donc, finalement, l'objet éminent de mes recherches.

Dans l' Intro de mon "La Genèse des mathématiques...", p.17 j'explique que ma compréhension du phénomène de la Migraine (notamment la "migraine du week-end", qui frappe au moment même du Sabbat) ressemble à l'histoire du Golem de Prague: un géant d'argile (notre "matière grise") qui, le Sabbat venu, ne sait que faire du Nom de Dieu (Y-H-W-H) que son rabbin-créateur lui fait garder dans la bouche tout au long de la semaine, pour qu'il bosse à sa place. Un jour de Sabbat, où le rabbin avait oublié d'ôter le Tetragramme de sa bouche... c'est la catastrophe! Le géant d'argile NE SAIT PAS comment "manipuler" sa matière grise lorsqu'aucune brique à entasser n'occupe ses mains! Résultat: son SNC collapse-sur-soi, pultôt que réflechir sur LE Soi.

Il est grand temps que le Pinocchio/Golem/Petite-Poucette que nous sommes tous, enivrés et engloutis par les magnificients obejts de la Techno-science - Voix du Néant - comprenne qu'une pause de Repos pour reprendre son souffle et OSER PENSER AVEC SA TÊTE avant de manipuler quoi que ce soit avec ses mains, est la seule voie de sortie du Marécage Acédieux où notre époque a fait naufrage.









[1] Par exemple:sur l'affairement/divertissment de nos jeunes ainsi "dérobés d'eux mêmes":

"CEUX QUI S’USENT QUOTIDIENNEMENT. — Ces jeunes gens ne manquent ni de caractère, ni de dispositions, ni de zèle : mais on ne leur a jamais laissé le temps de se donner une direction à eux-mêmes, les habituant, au contraire, dès leur plus jeune âge, à recevoir une direction. Autrefois, lorsqu’ils étaient mûrs pour être « envoyés dans le désert », on en agissait autrement avec eux, — on les utilisait, on les dérobait à eux-mêmes, on les élevait à être usés quotidiennement, on leur faisait de cela un devoir et un principe — et maintenant ils ne peuvent plus s’en passer, ils ne veulent pas qu’il en soit autrement. Mais, à ces pauvres bêtes de trait, il ne faut pas refuser leurs « vacances » — ainsi nomme-t-on cet idéal forcé d’un siècle surmené : des vacances où l’on peut une fois paresser à cœur joie, être stupide et enfantin.» Nietzsche, AURORE § 178

Ainsi que sur la paresse spirituelle cachée derrière l'air pressé de l'homme d'affaires:

GENS D’AFFAIRES. — Vos affaires — ce sont là vos plus grands préjugés, elles vous lient à l’endroit où vous êtes, à votre société, à vos goûts. Appliqués aux affaires, — mais paresseux pour ce qui est de l’esprit, satisfaits de votre insuffisance, le tablier du devoir accroché sur cette satisfaction : c’est ainsi que vous vivez, c’est ainsi que vous voulez que soient vos enfants !" Nietzsche, AURORE §186

Et encore, sur cet horrible ennui d'une jeunesse qui se destine au Bain de Sang, juste pour avoir l'impression d'être en vie:

"LE DESIR DE SOUFFRANCE - Quand je songe au désir de faire quelque chose, tel qu’il chatouille et stimule sans cesse des milliers de jeunes Européens qui tous ne peuvent supporter ni l’ennui, ni eux-mêmes, — je me rends compte qu’il doit y avoir en eux un désir de souffrir d’une façon quelconque afin de tirer de leur souffrance une raison probante pour agir. La misère est nécessaire ! De là les cris des politiciens, de là les nombreuses « calamités publiques » de toutes les classes imaginables, calamités fausses, inventées, exagérées, et l’aveugle empressement à y croire. Ce jeune monde exige que du dehors vienne, ou devienne visible, non pas le bonheur — mais le malheur ; et leur imagination s’occupe déjà d’avance à en faire un monstre, pour pouvoir ensuite lutter avec ce monstre. Si ces êtres avides de misère sentaient en eux la force de faire du bien, en eux-mêmes, pour eux-mêmes, ils s’entendraient aussi à se créer, en eux-mêmes, une misère propre et personnelle. Leurs sensations pourraient alors être plus subtiles, et leur satisfactions résonner comme de bonne musique ; tandis que maintenant ils remplissent le monde de leurs cri de détresse et, par conséquent, trop souvent, en premier lieu, de leur sentiment de détresse ! Ils ne savent rien faire d’eux-mêmes — c’est pourquoi ils crayonnent au mur la misère des autres : ils ont toujours besoin des autres ! Et toujours de nouveau d’autres autres ! — Pardonnez-moi, mes amis, j’ai osé crayonner au mur mon bonheur" Nietsche, GAI SAVOIR §56